Georges Dubosc
SommaireMichel-Georges Dubosc, dit Myop, né le 17 août 1854 à Rouen où il est mort le 18 juin 1927, est un peintre et journaliste français.
Dubosc est rédacteur à La Chronique de Rouen, puis critique artistique au Journal de Rouen (1887) .
Membre de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, il crée La Lorgnette avec Paul Delesques, Henry Bridoux (Pierre Esnard) et André Dubosc (son frère chimiste) , auteur du tableau Le Baptême, écrivit entre autres Les Anciens Baleiniers normands (1924) et Les Coiffes normandes (1924) .
Il n’est certainement pas sans intérêt historique de rechercher quelle fut l’origine du premier hôtel de ville ou hôtel commun de la cité. Après le sinistre qui ravagea l’Hôtel de Ville actuel, on n’a pu que rappeler rapidement les origines du Manoir de la ville, mais son histoire mérite d’autant plus d'être évoquée que, de cette institution primitive, il existe encore des vestiges que bien peu de Rouennais connaissent.
Après la confirmation de ses privilèges par Philippe-Auguste en 1220, il est vraisemblable que la Commune voulut construire une maison commune. Il y avait de l’autre côté de la rue de Courvoiserie, aujourd’hui la rue de la Grosse-Horloge, presqu’en face du Beffroi, un fief ou hôtel, appartenant au Comte de Leicester ou Winchester, que le roi avait confisqué à un des seigneurs anglais dévoués à la cause de Jean-sans-terre. Ce fief longeant la rue Massacre et la rue des Vergetiers, le Roi le « bailla et le délaissa aux bourgeois de Rouen, l’an de l’Incarnation de Notre Seigneur douze cent vingt et un, tenus de lui rendre à lui et à ses héritiers, par chacun an, 40 livres de monnaie ayant cours à Rouen. » Sur ce terrain primitif fut élevé le Manoir de la Ville.
Le domaine de l’Hôtel de Ville primitif ne se composait pas que du fief Leicester. Successivement, il s'était agrandi de terrains assez vastes, formant des vergers, des jardins, comme il en existait tant à Rouen dans la période mi-urbaine et mi-rurale, si bien exposée dans le bel ouvrage L’Habitation à Rouen, par M. Le commandant Quenedey. Dès 1352, on trouve l’acquisition faite d’un terrain à un sieur Duchatel, rue aux Juifs, terrain planté d’arbres. La Commune étant alors obérée et, dès 1391, saisie pour dettes par la ville de Dieppe, s’efforça de tirer parti de ce jardin carré du Manoir de la Ville, en le louant à des particuliers, moyennant une redevance. Le 11 février 1397, elle le louait à P. Le Tellier, épicier, pour 9 ans, pour la somme de 4 francs chacun an. En 1405, le 3 février, elle relouait ce grand jardin carré, non à Simon du Val Richer, comme on l’a dit, mais à Jehan Poostel, pour 6 ans, moyennant 60 sous, avec cette réserve « qu’il rendra en la fin les vingnes redrechées de merrien, c’est-à-dire d'échalas de bois, ainsi comme ils le sont de présent. »
Cet état de location cessa le 12 février 1409, où il fut décidé que le grand jardin du Manoir de la Ville ne sera plus loué, mais retenu et labouré à la main par ladite ville. Quelques comptes de 1448 et 1449 nous indiquent, après le départ des Anglais, que ce grand jardin devait avoir quatre entrées, munies de clefs. En 1449, un compte de Roger de la Tremblaye, jardinier, qui touche 11 livres 6 sous, tous les mois, prouve que ce jardin était planté de vignes, de bois, de 12 pruniers et de rosiers en la tonnelle, au-dessus de la salle. Il s’y trouvait aussi des haies et des parterres de violettes. En 1450, figurent aussi des fournitures d’entés et de pruniers pour ce jardin, qui avoisinait le quartier du Vieux-Marché. En 1569, le jardin de la ville existait encore, mais il fut donné alors au greffier Jehan Gosselin qui, en réalité, habitait en des bâtiments qui, de ce côté, bordaient l’ancienne Synagogue des Juifs, se trouvant à l’endroit occupé actuellement par la maison de faïences Balesdent, rue aux Juifs.
En fait, par suite d’acquisitions faites en 1365 au sieur Duchatel et en 1432, où la commune avait acheté l'Hôtel des Bons-Enfants, rue Massacre, d’un sieur Thomas Dubreuil, en 1454, la Commune de Rouen était en possession d’un très vaste terrain en profondeur, borné au sud par la rue de Courvoiserie (rue de la Grosse-Horloge) , la rue Dourdonne, avoisinant le beffroi (rue des Vergetiers) , la rue Massacre à l’ouest, la rue aux Juifs au nord. Vers l’est, une sorte de ruelle, partant de la petite place où l’on allumait les feux de joie, contournait l'église et le presbytère de Notre-Dame-de-la-Ronde, allait aboutir à la rue aux Juifs, en face du ghetto au Clos aux Juifs, devenu le Palais de Justice. À droite de cette ruelle étroite, suivant la direction de la rue Thouret actuelle, se trouvaient, vers l’est, des immeubles acquis postérieurement par la Ville.
Où se trouvaient, dans ce grand quadrilatère communal, les bâtiments ou constructions formant le premier Hôtel de Ville rouennais désigné alors sous le nom de Manoir de la Ville ou Hôtel du Commun ? Plusieurs historiens et érudits ont soutenu, en s’appuyant sur le Livre des Fontaines de Jacques Lelieur, en 1525, que l’Hôtel de Ville consistait en trois constructions contiguës à pignons, figurées en bordure sur la rue de la Grosse Horloge. Il n’en est rien. Il suffit de voir ces maisons, avec ouvroirs et fenêtres pour se rendre compte qu’elles étaient, à cause de leurs situations, à usage de boutiques dont la Ville tirait avantage par des locations.
L’Hôtel de Ville du moyen-âge, dont on ne connaît pas au juste la date de construction primitive, et qui n’est point figuré sur des plans anciens, était situé parallèlement à la rue de la Grosse Horloge, mais en arrière d’une cour qui le précédait, à peu près à hauteur de la rue Neuve-Massacre actuelle. Une sorte d’almanach rouennais, le Flambeau astronomique, de 1717, dans une notice, a prétendu que ce Manoir de la Ville avait été édifié en 1440. C’est une erreur complète, car bien antérieurement il est question de réparations et de reconstructions au Manoir de la Ville, dans les comptes rendus des Délibérations de la Ville et dans les comptes eux-mêmes, ainsi que nous le verrons.
De plus, de nos jours, après les travaux d’Eustache de la Querrière sur l’Hôtel de Ville de Rouen, de l’archiviste Richard, de Chéruel, de F. Bouquet, on a mis à jour quelques documents qui précisent la question, principalement au point de vue figuratif et iconographique. C’est tout d’abord un dessin de la Collection Larmier, portant la signature J. L. R. , qu’on trouve aussi sur une vue du côté ouest de la place du Vieux-Marché, qui représente, au XVIIe siècle, l’aspect de la cour intérieure de l’ancien Hôtel de Ville au XVe siècle subsistant encore. Ce joli dessin, resté longtemps inconnu, apparaît comme très exact. Il a été reproduit par le regretté dessinateur rouennais Jules Adeline, en une gravure à l’eau-forte, portant le n° 68 des planches publiées par la Société Normande de Gravure.
De plus, nous avons retrouvé deux plans de l’ancien Hôtel de Ville de Rouen et de ses annexes, recueillis dans la collection des plans des Archives municipales, à la Bibliothèque de Rouen, n° 30, dont l’un, principalement, figure les constructions très particulières du Manoir de la Ville qui avait subsisté jusqu'à la date de 1738 où ce plan fut dressé. En comparant et en recoupant ce plan avec le dessin de la collection Larmier, on se rend compte que l’Hôtel de Ville du XVe siècle consistait en un bâtiment parallèle à la rue de la Grosse-Horloge, construction en bois formant avant-solier, porté sur cinq poteaux en bois, à base ornementée. Sous cet avant-solier, dont le mur de fond est formé d’un colombage rayé de poteaux droits, s’ouvrent trois petites portes gothiques et, à l’extrémité, à l’Est, la grande entrée d’un escalier. Aussi bien toutes ces entrées sont figurées sur le plan de 1738. À l'époque où a été fait le dessin reproduit par Adeline, toute cette galerie devait être en mauvais état et était supportée par de nombreux étais. À l'étage, au-dessus, d’allèges en croix de Saint-André, s’ouvrent cinq fenêtres carrées à meneaux et à coulisses. Sur toute cette façade règne une corniche ou entretoise moulurée. Sur le toit de tuiles s’ouvrent deux lucarnes à fronton triangulaire, couronnées par un épi en plomb. Enfin, sur tout le faîtage s’allonge une crête métallique d’un dessin élégant. À l’angle Est, on remarque une sorte de petite tourelle à trois pans gothiques et à fenêtre, portée en encorbellement qui se rattache à un second bâtiment perpendiculaire au premier et rappelant son plan et sa disposition. C’est, en effet, un avant-solier, muni de cinq fenêtres et porté sur cinq poteaux, formant retour à droite. Une autre construction gothique, mais qui semble avoir été remaniée, semblable aux autres, fait retour sur la gauche vers l’Est. Sur l’un des côtés s’aperçoit au-dessus, au toit, un petit clocher, en flèche avec crochets, porté sur une base hexagonale, avec balustrade et gargouilles qui, très probablement, était construit en plomberie. C'était le clocher de la chapelle du Manoir Municipal, souvent cité dans les comptes et, ce qui n’est pas le moins étonnant, qui existe encore !
Dans son livre récent sur L’Habitation à Rouen, le commandant Quenedey n’a eu garde d’oublier l’ancien Hôtel de Ville de Rouen. Il en donne une sobre et définitive description que nous avons plaisir à reproduire (p. 396) :
En d’autres endroits de son ouvrage, le commandant Quenedey a été amené à donner d’intéressants détails sur cette construction en bois du XVe siècle, sur les avant-soliers, devenus si rares aujourd’hui qu’il n’en existe plus qu’un sur la place de la Basse-Vieille-Tour ; sur les pièces obliques des allèges des fenêtres ; sur l’assemblage de la charpente, à demi-enfourchement ; sur la date de construction de ces avant-soliers ; sur les verrières et les meubles qui ornaient cet ancien Hôtel de Ville.
Il s’agit maintenant de savoir quelles étaient les pièces intérieures de cet Hôtel de Ville, dont on peut se représenter l’extérieur. D’après les comptes particuliers ou les comptes de réparations, on peut noter divers appartements : la Salle du Conseil du Manoir de la Ville ou Grande Salle de l’Hôtel ; une petite chambre de retraite, au coin de la salle de la ville ; les galeries au Manoir ; une petite sallette neuve ; une salle de parmi où étaient lesdits livres de ladicte ville ; un cellier pour mettre le vin, la salle au-dessus dudit cellier de la Ville ; la Chapelle ; une étable ou écurie qui fut parsolée1.2 en 1397 ; une cour carrée devant la grande salle, qui fut pavée de grès ; un puits au milieu de la cour.
Dès 1406, on trouve trace d’une réparation importante au Manoir de la Ville, dans un marché fait par Michel Dutot et Jehan de Sotteville, avec Jehan Lemire « voicturier » , pour {q « abatis du côté, du mur de la Salle du Conseil du Manoir de la Ville, ainsy qu’il luy sera dict par les maîtres des œuvres. Ce sera tenu de estirer toute la bonne pierre et bloc nécessaire, à remettre en œuvre, et le demourant ou gravois vider et porter en son bannel en Seyne. Devra commencher sitôt que ce qui doit être estayé sera faict. Ce marché pour 100 sous tournois » .
Il s’agit on le voit, d’une réparation assez importante, passée à cette date du 18 février et concernant le gros œuvre de la Salle du Conseil.
Quelque temps après, cette Salle du Conseil était ornée de deux verrières. Par marché du 5 septembre 1410, « maître Jehan Darras, verrier, s’engageait à faire
Cette verrière de l’Annonciation fut réparée plus tard par le verrier Jean de Senlis, en 1449, {q « pour avoir renfourmé une lucarne estant en la grande salle de l’hostel dessusdit en laquelle est une Annonciation, figurée en verre dont l’angelot était cassé, rompu et brisé » .
Cette grande salle du Manoir de la ville vit encore sa vitrerie réparée en 1459, par Jehan Lemoyne, verrier,
Le verre blanc lui était payé 2 sous 6 deniers le pied. À cette grande salle, en 1459, on trouve encore des réparations de maçonnerie.
Les « galleries du Manoir de la Ville ou avant-soliers » , dont nous avons parlé, furent réparées le 24 janvier 1410. « La soleure en estoit très ruineuse et pourrie, tant de terres et eaux comme du mortier que l’eau a fait pièça en ycelui endroit pour la maçonnerie du beffroy, par le temps qu’il fut fait. »
La petite sallette neufve, ainsi désignée dans maints comptes, en 1449, est l’objet de travaux de hucherie, de serrurerie, de verrerie. On paie également 39 livres à Pierre Du Gardin, tapissier, pour quatre tapis de Turquie, qu’il avait fait venir de Flandres, a où plusieurs gallées étaient arrivées de nouvel » . Ces tapis devaient être placés sur la table, le dressoir, les fourmes et scabelles. Cette neufve petite sallette était également décorée de vitraux représentant les Etats. ., et de deux autres panneaux aux armes de Normandie et de Rouen.
La salle de parmi ou de parement semble avoir été la bibliothèque de la Ville, si riche alors en manuscrits ; sur une fenêtre on y voyait figurées, d’après le compte du verrier Jean de Senlis, les figures des Quatre Docteurs de la Loi. Dès 1409, la salle de retrait, édifiée au coin de la grande salle, avait reçu toute une décoration de lambris, d’huisserie en bois d’Irlande, exécutée par le huchier1.4 Cardinot Dubosc, qui demeurait rue de la Vicomté ; il y avait là toute une série de bons meubles de bois « fourrés d’ais » . Cette salle de retrait se trouvait, dit le texte, vers la Boucherie, c’est-à-dire du côté de Massacre. Bien d’autres comptes nous renseignent encore sur l’intérieur de l’Hôtel de Ville ; des dépenses de maçonnerie nous apprennent la construction d’une salle au-dessus du cellier et de cheminées muses dans ces salles, le tout montant à 348 livres 6 sous 5 deniers. Un mémoire du huchier Nicole Duval fait connaître la construction de moules de cheminée ; une somme de 40 livres, payée à J. Le Bouchier, huchier, a trait à « une grande armoire à 24 estages et un revers en icelle chambre de dessus ledit cellier, ordonnés pour mettre les comptes et les escriptures de la Ville » .
Et puis voici la chapelle particulière de l’Hôtel de Ville, avec son joli clocher de plomb, éclairée par des verrières et décorée avec magnificence. À l’intérieur de ce petit édifice, se trouvait une image en bois de noyer, de la Trinité, et une autre de Notre Dame, payées 15 livres tournois en 1539, à Jehan Pottin, dit d’Orléans, tailleur d’images. Au mur du chevet de la chapelle, était encastrée une fontaine gothique formant un dais à colonnettes. Elle est disparue, mais son remplacement en est encore marqué par une fontaine publique.
Pouvait-on croire qu’il existait encore des vestiges de l’ancien Hôtel de Ville primitif du XVe siècle où siégèrent maîtres et échevins au Moyen-Âge ? Cela était cependant, ainsi que le prouvèrent d’intéressantes découvertes faites en 1910 par le regretté architecte Poan de Sapincourt, dans des travaux entrepris alors à l’Hôtel de Bourgogne, rue Thouret, et dans le voisinage, dans la cour de l’immeuble portant les n° 15 et 17, de la même rue.
Dans cette cour, se trouvait un mur en pierre avec contreforts extérieurs et pinacles avec corniche où s’apercevaient alors les ornements sculptés, crochets et choux d’une porte en accolade. Sur le toit, on voyait aussi une lucarne, d’un profil très caractéristique, qu’on pouvait apercevoir à travers un vitrage. Le mur en pierre fermait le côté nord de l’Hôtel de Bourgogne. À l’intérieur de cet hôtel, dans une salle du premier étage où l’on refaisait les planchers, sur le même mur nord, M. Poan de Sapincourt, en faisant tomber un galandage, mettait aussi à jour trois baies ogivales, dont la proportion et le rapprochement indiquaient un édifice religieux de grandeur restreinte.
Ces trois ogives se présentaient sous des aspects différents : la première vers l’ouest était aveugle, l’ogive n'étant indiquée que par l’appareil de la pierre ; la seconde, par contre, présentait un ébrasement intérieur dont la mouluration avait été abattue. Elle était également aveuglée par un remplissage en mœllon. La troisième baie était, au contraire, complètement à jour et dans la partie ogivale, sur les deux faces de l'ébrasement, montrait toute une mouluration en feuilles sculptées de la fin du XVe siècle.
Sur le mur ouest, terminant l’immeuble vers la rue Neuve-Massacre et formant retour d’angle, se trouvait également un grand arc ogif, qui semblait indiquer l’entrée de cet édifice religieux, entrée qui se faisait par la maison en pan de bois n° 6, rue Neuve-Massacre, dépendant alors de l’Hôtel de Ville.
Découverte plus précieuse. En enlevant le papier de tenture de cette salle, on a également mis à jour une très curieuse peinture murale. Malgré son long séjour sous des papiers qui l’avaient détériorée, on pouvait reconnaître dans cette peinture un triomphe dans le goût de la Renaissance, comme ceux qui figurent dans le vitrail des Chars, de Saint-Vincent, et sur la Galerie de l’Hôtel du Bourgtheroulde.
Ici, le char et le dais qui le surmontaient étaient encore apparents, ainsi qu’un Génie sonnant de la trompette, et l’agneau portant les armoiries de Rouen. Il semblait aussi qu’on apercevait au lointain des silhouettes de tours et de monuments. Dans le bas de la composition, se distinguaient des visages d’hommes, comme on en voit dans les peintures décoratives de la Chapelle des Caradas, à Moulineaux.
Toute cette chapelle, dont les vestiges existent encore, était fournie de beaux ornements et d’orfèvrerie : paix, calices d’argent doré, chopinettes, bassin d’argent à laver ; parements d’autels de camelot rouge, chasuble de velours cramoisy avec étole ; linge de la chapelle « reserré dans un coffre » . Mention est faite de ces fournitures dans des comptes de 1600 et 1610. Antérieurement, on voit que le Manoir de Ville était également fourni de linge, de touailles de Damas et de Venise, de serviettes fines, de nappes, dont on se servait pour les grands repas et les réceptions. Dès 1410, on trouve aussi des fournitures de tasses en étain, puis, plus tard, de pots et chopines à la devise de la Ville, et de toute une vaisselle qui, en 1600, compte des plats d’argent dorés, des sallières avec armoiries, des aiguières d’or, plusieurs douzaines de cuillères. Tout cela était remis au concierge du Manoir de la Ville, qui en avait la garde et devait le représenter aux Échevins.
Quand on eut reconstruit, au XVIIe siècle, les bâtiments en pierre, édifiés par Gabriel, vers 1607, on ne conserva pas moins tout l’ancien Hôtel de Ville du Moyen-Âge, qui fut relié sur les côtés de la grande cour intérieure par différents bâtiments. D’après le plan de 1738 des Archives Municipales, très détaillé, dressé par un sieur Verisse, menuisier, à droite de la cour, du côté de la rue Thouret, on trouve des corps de garde ; des bûchers ; le logement du Pompier ; la Salle des Officiers subalternes et le Logement du Concierge, voisin de la Chapelle et s'étendant sous le retour de l’avant-solier du Moyen-Âge. De l’autre côté de cette grande cour intérieure, vers la rue de la Boucherie-Massacre, se trouvent La Fonderie des Suifs et une Salle des Assemblées, formant retour d’aile, et qui semble avoir remplacé l’ancienne salle comprise autrefois dans la construction en bois à avant-soliers. Elle semble être devenue le Bureau de la Recette et le Greffe. Le greffier, du reste, habite dans ce logement, du côté de la rue Massacre, et voisine avec quelques maisons appartenant au Chapitre de Notre-Dame. En arrière du bâtiment à avant-soliers, s'étendait une arrière-cour où se trouvait le Magasin des seaux vides et des Cordages. Vers la rue aux Juifs, derrière le presbytère de Notre-Dame-de-la-Ronde, étaient logés plusieurs officiers de la Ville, le Maître des Ouvrages ou architecte de la Ville, auprès du Magasin des pompes et du Magasin des chandelles et le Logis du Procureur du Roi, qui pourrait bien avoir été le logement de Thouret.
Tout cela a été en grande partie modifié par l'élargissement de la rue Thouret et la création de la rue Neuve-Massacre. Il n’en est pas moins très curieux et peu connu que des vestiges encore nombreux aient subsisté jusqu'à nos jours et conservé certains fragments de notre premier établissement communal. Mais à Rouen, il ne faut pas trop s'étonner quand on retrouve des souvenirs du passé, jusqu’alors insoupçonnés !
Un jour, dans une interview sur la reconstruction de l’Hôtel de Ville, brûlé peu auparavant, M. Louis Dubreuil, le député-maire de la Ville de Rouen, dont il connaît les beautés, évoquait l’existence du Logis du Roy, ancien hôtel abbatial de Saint-Ouen, qui aurait pu être conservé, au commencement du XIXe siècle, quand on le démolit avec une inconsciente ignorance.
C'était une merveille architecturale.
On ne connaît plus aujourd’hui ce Logis du Roy, ancien, que par la description donnée par Dom Pommeraye, dans son Histoire de l’abbaye de Saint-Ouen (p. 219) .
La description n’est pas très complète, et on ne pourrait se faire une idée de la magnificence et de la somptuosité de cet édifice pouvant rivaliser avec l’Hôtel du Bourgtheroulde, le Bureau des Finances et même le Palais de Justice, si on ne possédait le portrait gravé que Pommeraye nous a laissé de sa façade. Il y a joint un titre et des inscriptions qui prouvent, mieux que son texte, l’admiration méritée que ce monument lui inspirait.
Au bas de la feuille, ornée d’armoiries, sont deux sixains, l’un en vers latins et l’autre en vers français, tous deux en l’honneur des cardinaux d’Amboise et d’Antoine Bohier, que Dom Pommeraye unit dans le même éloge.
Tout ce manoir abbatial était situé dans la partie Nord de l’abbaye, à peu près à la hauteur du pavillon Nord actuel, où se trouve le service de la place. Ce manoir de l’abbé de Saint-Ouen, magnifique construction, s'étendait perpendiculairement à l’Hôtel de Ville actuel, vers l’Ouest jusqu'à hauteur environ de la troisième travée de l'église abbatiale, à partir du grand portail. Le logis, sans compter les constructions annexes, chapelle, cuisines, situées vers l’Est, formait un grand carré long, sur une cour, dont le quatrième côté était fermé, au midi, par un mur crénelé assez bas. Au-dessus du Logis de l’abbé, s'étendait jusqu'à la rue Bourg-l’Abbé, dont le nom rappelle l’autorité de l’abbé de Saint-Ouen en ces lieux, tout un jardin en terrasse, planté d’avenues de tonnelles, orné de fontaines monumentales, dans le goût des célèbres jardins du château archiépiscopal de Gaillon et de celui de Rouen.
Aucune construction existant encore à Rouen, ne peut nous donner une idée actuelle de ce logis où la Renaissance commençait à s'épanouir dans tout son luxe. L’aspect, en effet, en était pittoresque ; très coloré par le jeu de la brique d’un joli ton et des pinacles de pierre ; décoré d’ornementations en damiers, de médaillons circulaires en terre-cuite et d’autres en faïences colorées. Sur les toits d’ardoises, se découpaient des crêtes dorées et brillantes et des épis formés par des fleurs de lys. Tout cet ensemble était d’un effet nouveau, brillant, polychrome, qui tranchait sur les édifices sévères, construits en pierre grise.
Le bâtiment le plus considérable reproduit par Dom Pommeraye, était situé à l’Orient de la Cour et composé d’un premier et d’un second, engagé dans le toit. Les fenêtres en pierre de taille, dans le goût de celles du Palais de Justice, étaient remarquables par la profusion de leurs sculptures. Comprises entre des pinacles gothiques fleurdelisés, ces trois fenêtres portaient les armes de l’abbaye de Saint-Ouen et celles de Normandie. Le couronnement de la fenêtre du milieu portait les armes de France qui étaient supportées, comme au Bureau des Finances, par des porcs-épics de Louis XII, mais, fait curieux, les dards de ces animaux héraldiques, au dire d’Auguste Le Prévost, étaient en métal doré. Sous chaque travée divisant ce bâtiment, s’ouvraient, au premier étage, des baies en accolade, dont les allèges portaient les armoiries de l’abbaye de Saint-Ouen, une clef et une épée en sautoir. Le rez-de-chaussée, décoré de médaillons de têtes antiques en terre cuite, et de médaillons en faïence polychrome, présentait la même disposition, en trois travées de baies et une porte centrale.
À l’extrémité Nord-Est de la Cour du Logis se dressait, comme à l’hôtel de Bourgtheroulde, une tourelle octogonale en briques et pierre, engagée par trois de ses pans dans le bâtiment que nous venons de décrire. Cette tourelle, probablement postérieure au corps de logis principal, se terminait par des fenêtres à pinacles, portant alternativement les armes du cardinal Bohier, de France, ou de l’abbaye de Saint-Ouen. Cette grande tourelle contenait intérieurement un grand escalier en vis, dont la rampe était sillonnée de spires torses, ornées d’arabesques et de guirlandes de fleurs et de lettres qui intriguèrent fortement, jadis, Auguste Le Prévost et qui, d’après M. Charles de Beaurepaire, représentent la devise d’Antoine Bohier : Virtuti omnia parant. Les trois écussons de la rampe sont ceux que portait ce prélat au triple titre d’abbé de Saint-Ouen, de cardinal-archevêque de Bourges et d’abbé de Fécamp. Au haut de cet escalier était une voûte ornée de culs de lampes en pierre, d’une infinie délicatesse.
Sur les autres parties du quadrilatère, on retrouvait les mêmes dispositions de construction, interrompues par une tourelle. Le second corps de bâtiment, qui subsistait encore au XVIIIe siècle, était placé au Nord de l’ensemble. Il était plus bas que le corps principal, situé à l’Orient, sorte de construction accessoire, ajoutée après coup. Ses murailles, en damiers de briques et pierre, étaient aussi ornées de médaillons de terre cuite, et les couronnements des fenêtres, de suite d’arabesques. C’est sur la face intérieure de la Cour que se trouvait, au rez-de-chaussée un écusson bandé de six bandes, avec l’inscription Vicariat, qui se rapporterait, suivant Auguste Le Prévost, à Octavian Grimaldi, un des vicaires du cardinal Cibo. Ce petit bâtiment Nord, qui avait peut-être servi de chapelle, était dans un état très fruste, très délabré dans sa façade sur le jardin. On ne distinguait plus rien de son ancienne décoration extérieure et, à l’intérieur, il avait été défiguré par des accommodations modernes.
Un dernier bâtiment s’y joignait du côté Nord-Ouest de la Cour, dont il tenait toute la partie occidentale. Une petite tourelle occupait le point de jonction. Le rez-de-chaussée de ce bâtiment était formé à l’intérieur par quatre arcades, ornées de pilastres cannelés, dont les voûtes étaient surhaussées. Toute cette partie du manoir abbatial n’avait pas été plus respectée que les précédentes. Aussi bien, ainsi qu’on peut le deviner sur le plan cavalier de l’abbaye de Saint-Ouen, publié par Dom Pommeraye, et sur certains plans de l’abbaye au XVIIIe siècle, conservés à la Bibliothèque municipale, Ce bâtiment avait peu de profondeur et était masqué à l’extérieur par une construction contiguë et moins ancienne. Ce corps de logis présentait, à son extrémité Sud-Est, une chimère en forme de gargouille, très bizarre.
Tel était ce logis abbatial, qui avait gardé, malgré tout, un aspect grandiose et nouveau. Qui l’avait construit ? Tout d’abord en partie, dans ses coins les plus anciens, l’abbé Marc d’Argent, qui fut un des grands constructeurs de l'église Saint-Ouen, mais surtout, ainsi qu’en témoignaient ses armoiries mises partout, l’abbé Antoine Bohier.
Celui-là fut un véritable prélat fastueux, un des hommes les plus typiques de la Renaissance française. Rude Auvergnat, né à Issoire, d’une grande famille, il avait été presque en même temps abbé de Saint-Ouen en 1491, et abbé de Fécamp, en 1504, puis chancelier et garde des sceaux de l’Echiquier, puis président au Parlement de Normandie. Son frère, Thomas Bohier, fut, lui aussi, général des finances de Normandie et ce fut lui qui fit construire, sur la place de la Cathédrale, par Rouland Le Roux, cet élégant hôtel de la Cour des Aides et du Bureau des Finances, dont le rez-de-chaussée a été si massacré par le vandalisme moderne. L’abbé Antoine Bohier, l’ami de Georges d’Amboise, était intervenu pour la nomination de ce prélat à l’archevêché de Rouen, et, comme lui, fut un grand constructeur faisant un noble usage de ses immenses revenus. Il les employa à la construction du château de Fontaine-le-Bourg, à la décoration de l’abbaye de Fécamp, à la construction du manoir de Périers et à la construction de l’abbaye de Saint-Ouen, où ses armes, d’azur au lien d’argent, au chef de gueules, se voient encore aux clefs de voûte. Partout aussi, Antoine Bohier faisait don de belles tapisseries à ses armes et à sa devise déjà citée : Virtutl omnia parant.
On ne savait quels étaient les artistes qui avaient travaillé sur l’initiative de l’abbé Antoine Bohier. Heureusement, M. Charles de Beaurepaire, dans une note publiée dans le Bulletin de la Commission des Antiquités, a prouvé qu’ils n'étaient autres que ceux qui travaillèrent à l’admirable château de Gaillon. C'étaient Pierre Fain. Qui parait avoir été l’auteur du plan et le principal entrepreneur des travaux ; Pierre de Lorme, un Rouennais demeurant sur le clos Saint-Marc, chargé d’une partie de la maçonnerie ; Nicolas Castille, un autre Rouennais, menuisier, l’auteur des portes de la cathédrale, encore existantes ; Pierre Valence, le fontainier de Tours, qui avait été employé à l'édification de la fontaine de Gaillon, de 1505 à 1506, et à une construction projetée de la fontaine Saint-Maclou.
Si on feuillette les comptes d’Antoine Bohier, on retrouve les noms de ces artistes, avec mention de leurs travaux. A Pierre Fain revient la construction de la grande salle allant vers l’infirmerie, en brique et pierre de Vemon et de Caumont, comprenant une galerie basse pavée, la grande vis, cuisine, bouteillerie, petite dépense ; des chambres, et la librairie, intérieurs que décorent -de treillis rouges et blancs rehaussés d’or, les peintres Robert Morin et Lyenard de Fescal. A Nicolas Castille, menuisier, revenaient les lambris de la grande galerie et de la chapelle.
Au célèbre verrier, Arnoult de la Poincte, auquel notre directeur et ami, Jean Lafond, a consacré une notice si révélatrice ; à Geufrroy Masson et à Cardin Joyse sont dues les verrières.
Le jardin est particulièrement curieux et original. Il comprend un tripot ou jeu de paume, créé par Berneval, bordé de murs bas enchaperonnés, avec une tôle de pierre et des allées carrelées par Benoit Lohier et Jehan Baunys. On y trouve aussi un pavillon de Dedalus, formé par des treillis et qui ne devait être qu’une sorte de labyrinthe, construit par le charpentier Le Gigounion. Sous la direction du prêtre Jean Gueremard. Enfin, n’oublions pas la fontaine et son bassin de marbre blanc, édifiée par le fontainier Pierre Valence. Et puis, partout des poiriers, des pommiers, des cerisiers blancs et roses au printemps et quelques vignes formant treilles.
L’hôtel abbatial de Saint-Ouen ne fut pas toujours le logis de l’abbé. Il devint aussi le logement des gouverneurs de Normandie. Le comte de Soissons, qui jouissait au XVIIe siècle des revenus de l’abbaye, ayant cédé par exemple le logis de Saint-Ouen à son beau-frère, le duc de Longueville, gouverneur de Normandie, pour y faire sa résidence, on donna au logis le nom d’Hôtel de Longueville. Les successeurs du duc de Longueville ayant continué de l’habiter au XVIIIe siècle, il devint alors l’Hôtel de Luxembourg ou le Petit Luxembourg, comme disaient les Rouennais.
Ce fut à cette époque que le logis de l’abbé devint aussi le Logis du Roy, car nos aïeux y reçurent presque tous les souverains pendant leurs séjours, parfois prolongés, à Rouen. En septembre 1550, c’est Henri II, en compagnie de Catherine de Médicis, qui procède, au logis de Saint-Ouen, à une promotion de chevaliers de Saint-Michel. En 1563, c’est Charles IX qui y touche et guérit les écrouelles. En 1588, c’est Henri III qui, au mois de juin, y séjourne cinq semaines, au milieu de fêtes de tous genres. C’est surtout Henri IV, d’octobre 1596 à février 1597, qui y réside longtemps, plus de cinq semaines. Il y reçoit les conseillers échevins, accepte les clefs de la ville et reçoit les présents du Chapitre, qui lui offre douze bouteilles de vin. A Saint-Ouen, si l’on s’en rapporte aux historiens Pahna Cayet et Hardouin de Perefixe. Il reçoit l’ambassadeur d’Angleterre ; le comte de Schrewsbury et les présents de la reine Elisabeth. Est-il besoin d’ajouter que le Vert Galant est accompagné, pendant ce séjour, de la belle Gabrielle d’Estrée, duchesse de Montceaux ? Pendant que Sully arrivait à Rouen, avec ses cinquante convois, garnis de l’argent des impôts, Henri IV réunissait les notables dans la grande salle de l’Abbaye et y prononçait un discours fameux qui se terminait ainsi : « Mes amis, soyez bons sujets et je vous serai bon roi, et le meilleur roi que vous aurez jamais eu ! … » Sait-on qu’en 1817, on avait fait graver ces paroles sous la statue de Louis XV, au Palais des Consuls !
D’autres souverains passèrent encore par le Logis du Roy : Louis XIII, en 1620, le jeune Louis XIV, en février 1650, avec sa mère Anne d’Autriche, et Mazarin, la princesse de Carignan qui y résidèrent quinze jours. Et nous ne parlons pas de hauts seigneurs de moindre importance, le maréchal de Vieilleville qui, en 1562, se prit de querelle dans un banquet au Logis du Roy, avec le bailli Villebon d’Estanville, et lui trancha la main, ni le terrible chancelier Seguier, en 1640, après la révolte des Nu-Pieds !
L’abbatiale de Saint-Ouen, si pleine de souvenirs, fut comprise dans la liste des communes cédées à la caisse d’amortissement, par la loi du 26 mars 1813. La vente en fut opérée par l’administration préfectorale, le 4 janvier 1816, et on avait donné congé aux locataires, Mlle Flavigny, le général Stabenrath, Blanche Petit et de Toulesmesnils. La vente des matériaux démolis ne s'éleva qu'à 30.700 francs. Il ne pouvait être question de la vente du terrain ou de l’immeuble, puisqu’il s’agissait de détruire l’admirable Logis du Roy, pour laisser remplacement vide pour former cette grande place nue et vide de l’Hôtel-de-Ville. Plus vigilante que l’administration municipale, le 14 mars 1816, l’Académie de Rouen, qui résidait dans ces parages, nommait en commission quelques-uns de ses membres : Dom Gourdin, le peintre Descamps, de Boishébert, l’architecte Vauquelin, le peintre Desoria et Auguste Le-prévost, pour constater l'état du monument voué à la destruction. Après une visite, Auguste Le Prévost rédigea un très intéressant rapport intitulé : Rapport sur l’abbatiale de Saint-Ouen, qui est une excellente description de l’ancien Logis du Roy, à laquelle nous avons emprunté de nombreux renseignements. Bien plus, dans un second « Mémoire explicatif » , Auguste Le Prévost constate, dans le Précis de l’Académie (année 1816, p. 153) , qu’il fit faire cinq grands dessins des parties principales de l'édifice, que rien n’avait pu sauver de la ruine. Que sont devenus ces dessins qu’il serait si intéressant de posséder ? Quelques recherches dans les archives académiques ne pourraient-elles aider à retrouver ces documents ? Bientôt, tout fut détruit. .. Un archéologue rouennais bien connu, M. De Granville, se souvenait, malgré son jeune âge, de cette destruction. Les murailles du Logis du Roy étant très épaisses, on pratiqua au pied des excavations ; on y amassa du bois. , auquel on mit le feu. Quand la chaleur eut calciné les pierres, le mur tomba avec fracas ! …
De tout cet ensemble architectural de la Renaissance, il ne reste rien. Rien. .. Sauf un petit bâtiment que personne ne remarque. Quand vous passerez rue de la République, près de la rue Bourg-l’Abbé, remarquez la toiture en hache, avec une crête du XVIe siècle, signalée par de la Querrière, qui surmonte le bureau de tabac. C’est l’ancienne porte du jardin du Logis de l’abbé de Saint-Ouen, dont nous venons de vous conter l’histoire.
On ne peut guère se figurer ce qu'étaient, au début de la Révolution, le monastère et l’abbaye de Saint-Ouen, dont une partie comprenait notre pauvre Hôtel de Ville, détruit en partie. Dans ce vaste domaine, qui comprenait toute la place actuelle jusqu'à la rue Bourg-l’Abbé, se trouvait tout un enchevêtrement de cours intérieures, de grands jardins, de terrasses, entrecoupés de bâtiments et de logis, qui ont tous disparu. En 1793, l’ancien réfectoire gothique, qui était perpendiculaire à la construction actuelle, avait été démoli et il n’en restait plus que des ruines et fragments. Par contre, l’admirable Logis du Roy, construction du XVIe siècle, dans le goût plus raffiné de l’hôtel du Bourgtheroulde, dressait encore ses façades sculptées, décorées de médaillons, et ses toits en poivrière, car il ne fut détruit, stupidement, qu’en 1816. Dans cette cour intérieure où, le long de la rue des Murs-Saint-Ouen et sur la rue des Faulx, les moines bénédictins, sous le gouvernement de Dom Davoust, le dernier prieur de Saint-Ouen, avaient pris l’habitude de louer à certains particuliers, comme le sculpteur Jaddoulle, comme l’architecte Lebrument, habitant une de leurs maisons rue Bourg-l’Abbé, comme le perruquier Carpentier, qui les rasait gratuitement ; comme Mme veuve Duplessis, qui payait un loyer de 1.215 livres ; comme les avocats Cabissol, Lemachois. Lors de la dispersion de l’ordre, il restait encore, à l’abbaye de Saint-Ouen, vingt-quatre religieux, qui s'éloignèrent peu, ou trouvèrent des emplois dans le clergé séculier. Seuls quelques-uns continuèrent à habiter leurs cellules de Saint-Ouen.
C’est dans ce grand domaine, véritable abri au milieu des tumultes de la ville, qu’une famille noble de Bourgogne, la famille de M. De Chastenay, dont la femme était la sœur de M. D’Herbouville, vint, un beau jour, s’installer. Tout d’abord, M. De Chastenay, conquis aux idées libérales, député à l’Assemblée nationale, quand il avait pressenti l’insécurité de Paris, était venu à Rouen, chez son beau-frère, le maire d’Herbouville, tantôt vivant au château de Saint-jean-du-Cardonnay et tantôt à la ville. Sa fille, Victorine de Chastenay, très lettrée, chanteuse et musicienne, fort jolie, et qui devait devenir, plus tard, sous l’Empire, fine politique, la maîtresse et l’inspiratrice de Real, a conté dans ses Mémoires, publiés il y a quelques années, le séjour de sa famille parmi ce petit monde très frivole des réfugiés rouennais.
La famille de Mme de Chastenay vint donc s'établir ensuite dans le logement qu’elle avait loué depuis quelque temps à l’abbaye de Saint-Ouen. « Nous ne pouvons, dit-elle, nous rappeler ce lieu, où nous passâmes six mois environ, sans une sorte de charme pénible. Saint-Ouen fait, à mon imagination, l’effet d’une alcôve profonde, où l’on aurait beaucoup souffert, mais où l’on aurait éprouvé quelquefois le soulagement ineffable du sommeil. »
Et elle conte, avec une charmante sensibilité féminine, combien était uni tout le petit monde de sa famille, ses amies, ses familiers, ses domestiques, comme Priez, valet de chambre de maman, dit Mme de Chastenay, qui, retiré du service, était venu la rejoindre pour s’unir de nouveau à nos destins. Un brave domestique, pris à Rouen, et une petite cuisinière, formaient encore la maison. Un M. Turlot vint aussi demeurer dans cette future galerie de l’Hôtel de Ville, aujourd’hui détruite et ravagée par l’incendie. C'était un vieil ami des Chastenay qui avait trouvé un petit emploi à la Bibliothèque de Dom Gourdin.
Mais écoutez la jolie description, un brin romantique, que donne, en cette année de la Terreur, Mme de Chastenay, du vaste monastère où elle s’est réfugiée, avec ses vastes cours, ses arceaux et ses jardins où chantent les merles.
Et Mme de Chastenay prend plaisir à jeter un coup d'œil sur les beaux jardins et terrasses, en fruitiers et potagers qui s'étendaient alors de la rue Bourg-l’Abbé jusqu'à la rue des Faulx.
Nous avons dit que les moines de Saint-Ouen tiraient profit de nombreuses locations dans leur monastère, qu’ils étaient loin d’occuper. On trouve que des baux étaient consentis à des Rouennais, soit dans les constructions même de leur abbaye, soit dans une série de maisons bordant la rue des Murs-Saint-Ouen et même la rue Pincedos.
Mme de Chastenay nous apprend qu’en même temps que sa famille, à côté d’elle, vivaient quelques locataires dont elle trace d’amusants portraits :
Ce Berry, qui fut membre de la nouvelle Commune de Rouen en l’an III, avait été lié avec J. -F. De Lacroix, membre de la Convention, le lieutenant de Danton. Quand Lacroix vint à Rouen, coure du bonnet rouge, traîné dans un carrosse à six chevaux, son camarade Berry ne manqua pas d’aller le voir, « Mon ami, lui disait Lacroix, quand je me regarde dans une glace, je me dis : tu es un grand coquin ! » Berry, lorsqu’il est nommé membre de la Commune, est désigné comme habitant la Cour Voltaire, qui était alors le nom de cette Cour Saint-Ouen.
Tout ce petit monde aristocratique, réfugié à Rouen, à droite et à gauche, tout en tremblant, se faisait encore des visites. La petite Mme Du Bourg, si vive et si légère, dont nous avons déjà parlé, séparée de son mari, J. -F. Cromot, baron Du Bourg, qui avec ses trois filles habitait rue Beauvoisine, n° 126, recevait encore, de bon matin, Mlle de Chastenay. De même Mme de Grécourt. Enfin, et cela montre bien la frivolité insouciante de ce monde d’ancien régime, Mlle de Chastenay et son frère Henri avaient fait de nouvelles connaissances. Ils allaient dîner chez M. Et Mme d’Aubusson, qui furent les amis de la famille de Montmorin et de cette jolie Pauline de Montmorin, comtesse de Beaumont, dont Bardoux nous a conté les aventures dans un volume paru en 1883. Mme d’Aubusson et le frère de Mlle de Chastenay chantaient alors des duos en italien que faisait répéter sa sœur. Autre visiteuse de l’abbaye de Saint-Ouen, la maréchale d’Aubeterre, à laquelle un de ses neveux avait trouvé un refuge dans le faubourg Saint-Sever, rue de Grammont, 18. « Elle venait nous voir à pied, coiffée d’un simple pierrot de toile, dit Mlle de Chastenay, et parfois, son pain dans la poche, obtenait une place à dîner. » Cela n’empêcha point qu’elle fut arrêtée, et, le 15 prairial, jetée aux Gravelines.
Autre connaissance nouvelle, M. De Laborde-Méreville, ancien premier valet de chambre, fermier général, député d’Etampes aux Etats-Généraux. C'était l’auteur fameux des jolies Chansons de Laborde, qui se lia intimement avec les Chastenay.
Sa femme, Adélaïde-Suzanne de Visme — qui était originaire d’Aumale — avait été lectrice de la reine Marie-Antoinette.
Mme de Chastenay se contentait de lire en anglais les aventures de Grandisson, de composer la musique de son opéra des Précieuses ridicules, d'étudier son piano, de faire des romances. Entre trois et quatre heures, dans ce refuge si bien abrité du monastère de Saint-Ouen, on dînait, et l’après-midi, on se réunissait dans la chambre maternelle pour lire à haute voix, tandis que le frère Henri dessinait. Il a ainsi laissé un joli croquis de sa sœur Victorine, avec ses cheveux coupés à plat, sous un bonnet normand de toile commune. Le soir, les d’Aubusson venaient voir la famille, puis Berry et dom de Lyris achevaient la soirée en contant les nouvelles et en jouant une partie de trictrac ou d'échecs.
Quelques promenades avaient encore lieu au chemin des Cottes, tout ombragé de grands poiriers chargés de fleurs » , jusqu’aux chaumières de Saint-Aignan où Mme de Chastenay rêvait des poésies de Gessner ; mais, malgré tout, la vie devenait plus sérieuse, plus difficile de jour en jour. Une disette complète se faisait sentir ; la loi du maximum avait été proclamée, et le représentant Siblot avait défendu la vente de la viande.
Peu à peu, les mesures arbitraires, les perquisitions, les arrestations se resserrèrent ; la vie, même à l’abri des murailles de Saint-Ouen, devint très difficile et fort surveillée, soumise à une permanente et minutieuse inquisition. Heureusement, la famille de Chastenay avait su s’attacher dans tous les camps, et même parmi les terroristes les plus redoutés, quelques bons protecteurs, qui lui rendirent service. Tout d’abord, le conventionnel Alquier, ancien avocat du roi à la Rochelle, homme d’esprit peu austère, venu à Rouen comme agent national, chargé d’une mission de remonte de chevaux ; Alquier qui, régicide par peur, après avoir présidé le tribunal de Seine-et-Oise, au moment des massacres de Versailles, devait finir dans la peau d’un baron de l’Empire et d’un ambassadeur !
Un autre obligeant protecteur des Chastenay fut le teinturier Godebin, membre de la Société populaire, qui fut maintes fois élu membre de la Commune et qui demeurait rue Eau-de-Robec.
Autre ami des terroristes rouennais, de Poret, de Pillon, de Lumine, le conventionnel Jean Guimberteau, député de la Charente, ex-juge au tribunal d’Angoulême, affectant une familiarité cordiale, prodiguait les embrassades fraternelles et les allures d’un. .. Bon bougre. Au demeurant, laïcisateur féroce qui, à Tours, d’où il venait, avait renversé les croix et les calvaires et organisé les premières battues patriotiques.
Les mesures restrictives amenèrent Mlle de Chastenay à avoir des relations avec tout ce monde révolutionnaire rouennais. Son frère, en septembre 1793, était atteint par la réquisition générale de 18 à 25 ans. Pour l’exempter par incapacité de service, pour une prétendue syncope, Mlle de Chastenay intervint auprès du médecin Blanche, qui était un fougueux terroriste et surtout auprès du jeune chirurgien Gayet, près duquel s’entremit aussi le père de Chastenay. Ce chirurgien, âgé de 37 ans et qui, aux jours de la réaction thermidorienne, devait se suicider dans son logement de la rue du Bac, malgré son rigorisme farouche, signa tous les certificats demandés pour exempter le jeune Henri.
Enfin, parut la loi du 27 germinal an II (16 avril 1794) , interdisant aux suspects et aux nobles de sortir de Paris et des villes maritimes. Rouen rentrait dans cette catégorie et la famille de Chastenay dut songer à abandonner son asile de l’abbaye de Saint-Ouen, malgré toutes les protections dont elle se croyait assurée. Le délai pour l’exécution de la loi était très court : dix jours tout au plus. De plus, on craignait que l’exécution de cette loi ne se terminât, sur l’initiative du maire terroriste Pillon, par des visites domiciliaires de nuit, par ce qu’on appelait une battue patriotique pouvant se changer en un véritable massacre de nobles par la populace soulevée. À minuit sonnant au beffroi de Saint-Ouen, le tocsin retentit.
On supposa que le tocsin sonnait à cause d’un incendie qui avait éclaté chez un boulanger. La populace s’y rendit et, au bout de quelques heures, tout rentra dans un morne silence. On avait habilement détourné la catastrophe.
Cependant, Mme de Chastenay, toujours souffrante et malade, résolut de quitter Rouen et de se rendre en Bourgogne, par Chatillon, avec l’aide et la connivence d’un chirurgien rouennais fort jacobin, mais brave homme, Gamart, qui, soit dit en passant, appartint à la famille de notre concitoyen Edouard Pelay. Munie de certificats, Mme de Chastenay se mit en route dans deux grandes voitures. q
« Une heureuse précaution de mon père, dit Mme de Chastenay, nous assura la sortie de Saint-Ouen, car un caporal malveillant avait donné l’ordre à son poste de conduire nos voitures à la Maison commune (alors à l’Hôtel des Sociétés Savantes) , et Dieu sait ce qu’eût été le tapage d’une berline à six chevaux et d’un cabriolet amenés et déclarés suspects.
Je peindrai mal notre départ et nos adieux. Heureux de fuir, sans doute, mais pour un pays inconnu que nous n’habitions pas depuis quatre ans, laissant le pauvre Turlot, sans savoir si nous le reverrions ailleurs que dans l'éternité à laquelle nous touchions de si près. Assurément, dans des cas pareils, on ne réfléchit pas. On s'élève ; on se met sous la main de Dieu et l’on avance avec résignation, sans se raidir contre l’espérance. .. »
Avec la protection de Gamart, le voyage se passa tant bien que mal, mais Chatillon était en pleine terreur. M. De Chastenay, dénoncé comme émigré, n’eut que le temps de se dérober aux recherches, et, tandis que sa femme était arrêtée à Dijon, sa pauvre fille était jetée dans la prison de Chatillon. Elle dut souvent y regretter la tranquillité et les beaux jours passés dans l’abbaye de Saint-Ouen !
Le jeu de domino est le véritable jeu des Normands, celui qui convient le mieux à leur caractère, à leurs habitudes et à leur sapience proverbiale. Ne met-il pas en avant toutes leurs qualités et toutes leurs vertus natives ? La mémoire, pour se rappeler tous les dés abattus, pour les évoquer immédiatement, et pour se rendre compte du fort et du faible de l’adversaire ; l’attention soutenue, la méditation réfléchie, la perspicacité avisée ; la psychologie du partenaire, la décision prompte et sûre.
N’y a-t-il pas même un peu d’imprévu et de magie, dans le mouvement de ces dés souvent remués dans leurs cliquetis joyeux et bruyants sur les tables de marbre du cabaret et de l’auberge où se réunissaient jadis les habitués du domino ? À combien d’ingénieuses combinaisons ne peuvent pas se prêter ces simples dés rangés et alignés suivant les règles de l’art ? Des calculateurs les ont estimées à près de 400.000 figures. ..
Et, malgré le sérieux attentionné avec lequel on joue le jeu traditionnel en Normandie, combien de plaisanteries et de drôleries ne provoque pas l’innocent jeu de domino ! Ne sait-on pas, par exemple, que la mare d’Yvetot, au pays « des joueurs de dominos » , ne tient bien l’eau que parce qu’elle est pavée de doubles qu’y ont jetés les joueurs, heureux de se dépouiller de quelques dés embarrassants ? Et puis combien pittoresques, suivant les terroirs, sont les appellations des dés : le gros papa, le gros père, le double-six ; la patrouille, le cinq, qui date des beaux temps de la Garde nationale et des interminables parties qui se jouaient pendant les heures inoccupées, la patrouille qui représentait quatre hommes et un caporal ; la blanchisseuse, la blanchinette pour le double-blanc ; le quatuor, le catouilleux qui figure le quatre ; le six au fin ou le cizeau fin et bien d’autres. Et les réponses énigmatiques en fin de partie, quand le jeu est bouché et qu’on va compter les points, alors que le combat s’arrête, faute de combattants ! — « Combien de dés ? — Autant que de pattes et d’oreilles ! … » Manière ingénieuse, détournée, bien normande, qui peut laisser planer encore un doute, d’annoncer qu’on tient encore six dés en main. Et les rites traditionnels et amusants de la partie de domino ! Quand, par exemple, un voisin de campagne, un fermier, avait perdu la partie pendant la soirée, la malice paysanne voulait que les enfants le reconduisent avec une lanterne d'écurie. .. Pour qu’il ne soit pas dévalisé de son gain en route ! On n'était pas plus ironiquement cruel !
Dans le pays de Caux, dans le pays de Bray, dans tous les coins de Basse-Normandie, on joue la partie de dominos, on taquine Vos, avec autant d’entrain qu’on joue la manille dans le Midi. Les parties passionnées se succèdent sans fin pendant les après-midi dominicales. Pendant la guerre, les bonnes parties de dominos à trois s'étaient un peu apaisées, mais il y a encore quelques vieux dominotiers, qui n’ont pas abandonné leurs parties. À Rouen même, où tous les « porteux » du pays de Caux avaient introduit la partie de dominos parmi tous les négociants de la Côte-d’Or, et il y avait tels cafés de l’ancien cours Boieldieu, comme les cafés Bricque et Mennechet où, le vendredi, on remuait les dés en dégustant une bouteille poussiéreuse de fin bourgogne. On jouait alors la partie à deux, ou à trois, la partie carrée, sans pêche, pioche, talon ou cuisinne, qui sont les surnoms des dés inoccupés. La partie à deux a, vraiment seule, du charme. Il n’est pas toujours facile de se rencontrer à quatre qui veulent se battre. Quand on est trois, c’est bien ennuyeux, dit la chanson. Dans ce cas, on a la ressource de jouer avec un « mort » , comme au whist, mais un mort au milieu de trois bons vivants, jette toujours un froid. .. Tout cela revient à dire, au surplus, qu’il y a différents moyens de jouer aux dominos : partie de tête-à-tête, chaque joueur prenant six dés ; partie de tête-à-tête à quelque nombre de dés que ce soit ; partie à quatre, chacun pour soi, sans être aux points ; partie à deux contre deux ayant chacun six dés et jouant pour gagner le plus tôt cent points.
Le nombre des dés s'étend, aujourd’hui, ordinairement jusqu'à vingt-huit, divisés en sept espèces, commençant par le « double-blanc » et finissant par le « double-six » , formant 168 points. Mais ne croyez pas qu’il en a toujours été ainsi. L’Académie universelle des jeux ou Dictionnaire méthodique et raisonné de tous les jeux, publié en 1625, indique que le nombre des dés était parfois porté à 36, divisés en huit espèces, et allant du « double-blanc » au double-sept » , formant 252 points. Ce nombre des dés a même été porté jusqu'à 45, allant toujours du « double-blanc » jusqu’au « double-huit » , formant ensemble 360 points. Et nous n’assurerions pas qu’il n’y ait pas eu des « double-dix » ! Pour se renseigner sur ces combinaisons assez restreintes du jeu, il faudrait consulter quelques recueils spéciaux ayant trait au noble jeu des dominos, mais cette bibliographie n’est pas très complète. On a chanté cependant les beautés du « double-six » et les ruses compliquées pour parvenir à boucher le jeu de l’adversaire et le contraindre à s’avouer vaincu.
Un certain L. Jousserandot, qui a écrit dans le fameux recueil Les Français peints par eux-mêmes et signé quelques romans : Le capitaine Lacuzon et Le Diamant de la Vouivre, yen 1844, a dédié au sculpteur Dantan jeune, l’auteur de notre statue de Boieldieu, fameux dominotier en son temps, une épître intitulée : Le Domino, qui décrit avec verve ces belles et longues parties, quasi interminables, jouées au pays normand :
L'épître de Jousserandot n’est pas la seule fantaisie poétique consacrée à la gloire du « Double-Six » . Il nous faut citer encore un traité didactique, Le jeu de domino, poème en vers français par G. Bénédit, un petit in-12, paru en 1856, puis Le Traité sur le jeu de domino, par A. Laurent, paru en 1858; le Salon des jeux, qui donne une description du jeu de domino ; L'Almanach des dominos, par Bonneveine, en 1883 ; le Domino et des patiences, par A. Latin, car le Domino, comme les cartes, a ses patiences, c’est-à-dire des. .. Parties fictives qui occupent le temps du joueur solitaire, qui s’exerce et s’entraîne. Faut-il encore citer une maison du jeu de domino avec le jeu de cartes, parue en 1909: le Domino-bridge qui, suivant son auteur Jean Bernac. Est une « nouvelle application du jeu de bridge au jeu de dominos » ?
Les lettres n’ont point seules vanté et chanté les douceurs du domino familial. La peinture et le dessin n’ont eu garde d’oublier Les Dominotiers. Aussi bien, les figures attentives, défiantes, perplexes des joueurs n’offrent-elles pas des thèmes tout trouvés à. L’observation des peintres ? Les attitudes elles-mêmes, les gestes, la façon de tenir les dominos, de les abriter contre tout regard indiscret, la curiosité des assistants, tout cela on le retrouve dans le Domino à quatre, une charmante lithographie de Boilly, qui excellait dans ces études de physionomie. La scène semble se passer dans le Café de Foy, au Palais-Royal, qui, sous la Restauration, fut le café favori des joueurs de l’académie au Domino, ou encore dans le Café de Valois, fréquenté par une clientèle de gens tranquilles pratiquant alors le domino. Daumier, lui aussi, a crayonné de nombreuses lithographies parues sous le titre des Dominotiers, où on lit sur les physionomies des joueurs toutes les passions de l'âme humaine. Il nous semble bien aussi que Léandre s’est plu à dessiner et à croquer quelques herbagers ou maquignons bas-normands, en plaude bleue et en casquette, figures rasées et rusées, taquinant les dés dans la pénombre d’un cabaret villageois.
Reste encore une question assez sérieuse et qui divise encore très fortement tous ceux qui se sont occupés, peu ou prou, des dominos. Qui a bien pu inventer le jeu de domino, et à quelle date remonte-t-il ? Voilà longtemps qu’on s’est posé le problème, sans pouvoir apporter une solution définitive. Bien entendu, on a voulu voir dans leurs combinaisons ingénieuses un jeu antique, par exemple un jeu grec, mais on a eu beau lire toutes les descriptions données par Becq de Fouquières dans son Histoire des jeux antiques, on n’a rien trouvé de définitif. Le jeu de petie, qui est une combinaison de dés où le hasard a sa part, ne rappelle en rien le noble jeu de domino. D’autres ont attribué l’invention aux Chinois, aux Hébreux et, avec peut-être plus de vraisemblance, aux Coréens. On a signalé, en effet, jadis, dans le bric-à-brac d’uni antiquaire parisien, dont l'étalage se composait surtout d’objets de provenance exotique, un certain nombre de dominos, d’un caractère grossier et étrange. C'étaient des plaques d’os assez petites, 15 millimètres de long sur l ? De large seulement, dont les cavités qui marquaient les points étaient peintes en rouge et en noir et diminuaient au fur et à mesure que le nombre des pointe augmenta et L’antiquaire qui présentait ce jeu assez singulier, prétendait qu’il provenait de Corée, mais a beau mentir qui vient de loin !
D’autres enfin veulent que les Italiens aient été les inventeurs du jeu et des boîtes de dominos. Toujours est-il que la collection du savant historié des jeux, Henry d’Allemagne, possède de très curieuses boites de domino, ouvragées, ciselées, découpées, qui sont certainement un travail italien de la fin du XVIe siècle. La plupart de ces anciennes bottes sont en forme de berceaux, tantôt plates et ornées aux angles de quatre petites colonnettes, tantôt d’une forme bombée, mais munie d’un dossier comme un petit lit. Le tout est en os travaillé à jour et orné de petits cercles rouges ou verts et de rosaces quadrilobées. Ainsi que nous l’avons indiqué, ces dominos sont plus nombreux que ceux d’aujourd’hui, et vont jusqu’au double-neuf. Ces boîtes italiennes sont composées de deux casiers longitudinaux et symétriques, qui reçoivent deux jeux différents, un jeu rouge et un jeu noir. À chacun de ces jeux correspondent deux dés de même couleur. Il est donc probable que chacun jouait avec son jeu, un peu à la manière dont se pratiquait le tric-trac.
Ceux qui font remonter le jeu de dominos aux Italiens ont inventé plusieurs anecdotes assez adroitement combinées pour expliquer l’origine du jeu et, en même temps, l’origine du nom. La légende veut, par exemple, rapportait jadis L'Almanach de L’Eure, cité dans le supplément du Dictionnaire de Littré, que le mot provienne d’une petite histoire trop amusante pour être vraie.
Il y a encore quelques traditions, non moins ingénieuses, sur l’origine des dominos ; celle qui les fait venir d’une sorte d’aumusse ou de vêtement ecclésiastique, noir et blanc, suivant la saison, dit domino dans plusieurs textes, et enfin celle qui assimile les dés blancs et noirs aux papiers de tentures, nommés domino.
Mais les dominos à jouer remontent-ils à une époque aussi ancienne ? Tout au plus les trouve-t-on à la fin du XVIIIe siècle et on ne connaît guère de document graphique, antérieur à cette gravure allemande tirée à Augsbourg en manière noire, qui représente un petit maître en perruque poudrée, jouant aux dominos avec une jeune femme assise à une petite table en face de lui. L’idée vint aussi de décorer de motifs semblables le revers des dominos et on voit à l’Hôtel Carnavalet plusieurs jeux dans toutes ces sortes de jeux de domino décorés : domino avec « grotesques » , comme Géricault aimait à en dessiner suivant la méthode des « cinq points » ; dominos-cartes, avec sujets qui se poursuivent ; dominos ornés de lettres et de syllabes, dits alphabétiques ou calculateurs. Notre distingué concitoyen, M. Chanoine-Davranches, a raconté dans ses intéressantes Note sur L’origine et l’histoire des Jeux, que vers 1798, les joueurs de dominos se rencontraient dans les salles basses du café Foy et jetaient avec ostentation, sur la table les pièces de leur jeu favori revêtues de lettres dont le rapprochement formait : Vive le roi, la reine et le dauphin. C'était la distraction habituelle de la Jeunesse dorée de Fréron, qui deviendront bientôt les Incroyable. Cela prouve bien que la grande vogue des dominos date de la fin du XVIIIe siècle. L'Improvisateur français, parlant de ce jeu en 1804, disait, en effet : « Il y a quarante ans seulement que la manie du domino s’est introduite dans les cafés de Paris. C’est une des plus misérables ressources que l’oisiveté ait imaginée, ce qui n’empêche pas d’y jouer des sommes considérables pour aller se pendre après les avoir perdues. »
Ce qui parait bien invraisemblable.
Où fabrique-t-on les domino ? Tout d’abord à Paris, où les tabletiers de la rue des Gravilliers en fabriquent de toutes sortes, en os, en verre, en galalithe, Méru, Et puis, à Méru, dans l’Oise, dans tout ce pays de la petite industrie, de la nacre, de l’os, de l'ébène. Ardouin-Dumazet, qui a écrit des notes bien curieuses sur Méru, décrit ainsi la fabrication du domino :
Les principaux fabricants sont les maisons Angot-Lamy, qui font les jeux et leurs boîtes ; Caplain fils, Deboffe, Pinguet et Ventin, qui font aussi les touches de piano ; Saguez et Deschamps. Enfin plus près de nous, il existe aussi une fabrique à Etrépagny, dans l’Eure. N’est-ce pas une preuve suffisante pour gagner définitivement la partie en faveur de la Normandie et pour s'écrier : Domino !
(12, 13 et 14 Septembre)
Parmi les grandes foires normandes qui se tiennent quand les moissons sont terminées et que s'élèvent les premières brumes matinales de septembre, la plus curieuse, la plus pittoresque et la plus inattendue est certainement la grande foire de Lessay, dans le Cotentin, dans le département de la Manche, non loin de Coutances.
Tout d’abord, elle est curieuse parce qu’elle est très ancienne et est extrêmement originale. Originale par son installation, ses coutumes, ses mœurs pittoresques, qui ne sont point encore disparues, mais surtout par son emplacement. La foire de Lessay, qui dure trois jours, le 12, 13 et 14 septembre, le jour de la Sainte-Croix, se tient, en effet, dans un. .. Vrai désert, le seul peut-être que contienne toute la grasse et verte Normandie.
Quand on a quitté, en effet, les riants vallons fleuris entourant Coutances, le contraste est grand de cette lande immense, pelée, brune et sèche, ancienne plaine de sable de mer où affleurent seuls quelques grès arrondis, plaine devenue presque noire par la décomposition des herbes et des racines. Dans ce Sahara normand, s'étendant à perte de vue, poussent seuls la bruyère, qui tapisse le sol, et quelques ajoncs d’or (le bouais jau) , comme on dit en patois de la Hague, arbustes chétifs et rabougris dominant parfois l’herbe courte et rase. Véritable désert, la lande n’est animée un peu que par les troupes des oies de Pérou, ou par quelques moutons qui viennent y pâturer. Il n’en était même pas ainsi autrefois, et Barbey d’Aurevilly, dans ses admirables pages qui ouvrent L’Ensorcelée, a montré, en une langue magnifique, toute la tristesse de la Lande de Lessay.
Est-il besoin de dire que l’imagination normande, portée au merveilleux, avait peuplé cette immense lande de Lessay de légendes et de contes et que c'était le domaine des fées, des goubelins et du varou, du loup-garou qui, par les nuits d’hiver, pousse, à travers ces espaces nus et déserts, ses sinistres randonnées. C'était aussi le pays des mauvaises rencontres, des assemblées de sorcières tenant leurs sabbats, et aussi des malandrins en quête de quelque coup à faire. Avec quelle émotion profonde le grand poète Louis Beuve, en son dur patois, dans ses admirables strophes où il a chanté la Grande Lande de Lessay, a évoqué toutes les impressions qui terrifiaient, jadis, l'âme du voyageur quand il abordait ce pays sauvage des légendes.
Et cependant, l’homme a lutté contre cette région déshéritée, où, pendant un moment, le général de Courcy, qui commandait le 10e corps à Rennes, puis le général Lewal, avaient songé à établir des camps d’instruction militaire, projets qui furent finalement abandonnés, comme tant d’autres. Aujourd’hui, la grande lande de Lessay n’est plus tout à fait la table aride qu’elle était, lorsqu’il y a plus de cinquante ans, M. Leparquier, censeur du Lycée de Coutances, le père du distingué professeur honoraire du Lycée Corneille, notre érudit concitoyen, la décrivait « comme étant couverte, sur 8 ou 10 kilomètres, que de lichen ou de mousse grisâtre, de carex et d’herbes desséchées » , à peine coupée par quelques mares stagnantes d’où, vers le soir, s'élevaient, seuls, les monotones croassements des grenouilles, bruit unique qui vient troubler ces lieux stériles et maudits.
Seul, un intrépide émule des Chambrelent et des Brémontier, un savant helléniste et agronome, venu là pour y goûter le repos, L. G. Galuski, a entrepris la lutte avec cette terre de bruyères que son effort opiniâtre est parvenu à transformer. Il a ainsi créé le beau domaine du Buisson, sur ce sol défriché. Quelle ténacité et quelle intelligence il a fallu à ce vaillant pionnier, plus accoutumé au jardin des racines grecques qu'à la culture potagère, pour faire naître là de belles prairies et des massifs de pins maritimes ! Mais ce n’est qu’une faible partie de l'œuvre de fertilisation restant à poursuivre. À côté de l’oasis du Buisson, s'étendant sur 2.300 mètres en longueur, oasis cultivée et boisée, d’autres tentatives ont été faites, à l’exemple de Galuski, mais sur de plus petites surfaces. Des parcelles ont été ainsi vendues par les communes propriétaires de la lande de Lessay, mais l'élevage en grand des oies et la vaine pâture des moutons ont enrayé l'œuvre de transformation du grand désert normand et sa mise en valeur.
Cependant, à la lisière de ce pays original, de ce coin de la Manche si particulier, s’est élevée la petite ville de Lessay, près du maigre fleuve côtier de l’Ay, qui vient se jeter dans un très large estuaire où se trouvent des salines et des tanguières importantes. Cet estuaire forme là une coupure dans la chaîne des dunes, qui reprend ensuite, puissante et large, sans interruption, jusqu'à la baie du Mont Saint-Michel.
Au milieu des petites maisons de Lessay se dresse la belle abbaye de Lessay, qui fut fondée là, au XIe siècle, en 1056, sur la paroisse dite alors de Sainte-Opportune, par Richard dit Turstin Hadulph et sa femme sur le conseil de l'évêque de Coutances, Geoffroy de Montbray. Son premier abbé fut Robert, religieux venu de la célèbre abbaye du Bec. Le dernier abbé fut Raymond de Duford-Léobard, qui fut archevêque de Besançon, en 1774. Construite un peu sur le plan de la célèbre abbaye de Cerisy, c’est une belle abbaye, au portail roman, richement décoré, avec une majestueuse tour centrale. La nef est caractérisée par ces voûtes d’ogives du milieu du XIIe siècle, et par une suite de belles stalles qui proviennent de l’abbaye de Blanchelande, dont Barbey d’Aurevilly a maintes fois évoqué le souvenir.
Toute cette petite ville, à l’abri de la vieille abbaye, n’en est pas moins calme et tranquille, comme la lande qui l’environne de tous côtés. Trois jours par an, cependant, la lande de Lessay s’anime tout à coup.
Il se tient, en effet, comme nous l’avons dit, chaque année, du 12 au 14 septembre, la foire Sainte-Croix, qui s’installe aux portes mêmes de la petite ville, des deux côtés de la route de Coutances qui file droit à travers la lande. Cette foire est certainement l’une des plus anciennes foires de la Normandie, rivale de la Guibray, à Falaise, de la foire d’Agon, qui datait du temps de Jean-sans-Terre, ou de la louerie de la Madeleine, à Saint-Lô.
Elle fut instituée, dit Léopold Delisle, dans ses Notes sur les anciennes foires du département de la Manche (Annuaire du département de la Manche, 1850) , par une charte de la fin du XIIe siècle, au profit des moines bénédictins de Lessay, qui en retiraient de gros bénéfices. Par un aveu de 1424, on voit qu’il se tenait à Lessay deux marchés par semaine, le mardi et le dimanche, et deux foires par an, l’une à la Sainte-Croix, en septembre, et l’autre au jour de Saint-Maur. (Archives nationales, Reg, P. 304 n° C LXXXV) . À la mairie de Lessay, on peut voir actuellement encore un parchemin revêtu du sceau de Louis XIV, qui n’est autre qu’un édit donné par le souverain à Saint-Germain, en 1671, renouvelant à l’abbaye de Lessay la concession et le privilège de cette foire, prolongeant sa durée de quatre jours et interdisant l'établissement d’autres foires dans un rayon de quatre lieues. L'édit constate, au surplus « qu’il vient à la foire de Lessay, quantité de gens et marchands de Normandie, de Bretagne et des pays voisins » .
Avant que les transports ne fussent devenus très faciles, les marchands de toutes sortes, même de Guernesey et Jersey, ou des îles Anglo-normandes, venaient, en effet, s’approvisionner à la Sainte-Croix de Lessay. Une petite ville de tentes et de pavillons s’improvisait. Les boutiques et les tentes, comme à la Guibray, se disposaient, en plein vent, sur la lande, en formant des rues et des quartiers. Il y avait la rue des Cuisiniers, qui avait parfois 300 mètres de long, la rue des Tentes à café, la rue des Bazars. Il y avait notamment une rue de Rouen, où se dressaient les tentes des marchands de tissus et d'étoffes. On s’y pressait pour acheter le trousseau des filles à marier.
Les orfèvres voisinaient avec les marchands d’ornements d'église, avec les chaudronniers de Villedieu ; les sabotiers du Mortinais y rencontraient les potiers de Nehou, de Sauxemesnil et de Ger. Comme le dit l'Annuaire de la Manche, on trouvait, à Lessay, mille approvisionnements, des volailles, des légumes et des melons de Créances, le pays des primeurs et des cantaloups savoureux ; de la filasse, de l'épicerie et de la mercerie. ..
Maintenant, bien que la Foire Sainte-Croix de Lessay soit en décadence, ce sont surtout les chevaux et les poulains que l’on y vend. On évalue à 3.000 le nombre des chevaux amenés, la veille de la foire de Lessay, à la grande « montre » .
Acheteurs et vendeurs, dit M. Raoul de Felice, qui a décrit la foire de Lessay dans son bel ouvrage sur La Basse-Normandie, vont se restaurer copieusement sous de vastes tentes où s’alignent des rangées de tables et de bancs, où des mâts, coiffés d’un pichet ou d’un chapeau défoncé, annoncent qu’on y vend du bon « baire » . Dès le matin, des brasiers, en plein vent, protégés par des levées de terre, ont été organisés ; des quartiers de moutons — de ces bons Présalés des bords de la Manche, — des rangées de volailles y rôtissent à la broche. Louis Beuve nous a, du reste, conté les peines de ces pauvres « tourneux de gigots » , noirs de fumée aveuglante, desséchés par la soif et l’ardeur des brasiers, qu’ils alimentent de bois et de copeaux, tandis que trois ou quatre broches tournent devant la flamme :
La besogne terminée, le patron débroche, coupe et taille la viande saignante. Ailleurs, les pêcheurs d’Agon, ceux de Saint-Waast, viennent vendre leurs huîtres à l'écaillé, leurs langoustes, leurs crabes, tandis que les maraîchers de Créances proposent leurs fruits et leurs légumes poussés sur les miellés, une sorte de bande de terrains sablonneux et fertiles, qui longe la mer et borde la lande de Lessay. Les futailles de cidre se vident en un clin d'œil ; les cafetières géantes et les « demoiselles » d’eau-de-vie suffisent à peine à satisfaire les clients.
L’après-midi, dit Raoul de Felice, est consacré aux achats et ausi aux attractions. Les saltimbanques, les cirques, les théâtres, les jeux, attirent jeunes gens et jeunes filles. A dix lieues aux environs d’Angoville, de Saint-Germain-sur-Ay, de Vaudrimesnil, dans les fermes, la foire de la Sainte-Croix était une récompense, après le dur labeur de la moisson. Les gens couchent, tant bien que mal, dans les auberges de Lessay. D’autres vont chercher un gîte à Périers ou à la Haye-du-Puits, mais la plupart des paysans passent la nuit à la belle étoile, sous une tente ou dans leur carriole.
Puis, tout le monde s’en va ; les Guernesiais ou les Jersiais reprennent leurs bateaux, par Portbail ou Carteret, et, la foire fermée, les baraques, les tentes disparaissent, laissant seulement sur le sol de la lande, tes traces de leur passage. Du jour au lendemain, la grande lande de Lessay retombe ainsi dans son silence de mort. De l’agitation foraine, il ne reste rien. .. Les brumes de l’automne enveloppent alors l’immense solitude redevenue déserte et, bientôt, les vents d’hiver courbent les ajoncs défleuris sous d’impétueuses rafales. ..
Il a été souvent parlé des Vergetiers et de la rue où ils habitèrent longtemps, aux environs du Beffroi du Gros Horloge. Il fut aussi question de leurs anciens logis, qu’il serait question de faire disparaître, sauf à modifier le décor et le site typique du Gros Horloge.
Qu'étaient-ce donc que les Vergetiers, qui s'étaient installés à Rouen, dans cette rue ? Elle longeait autrefois l’enceinte de la ville du côté ouest, et tout d’abord fut un prolongement de la rue Massacre, où se trouvaient les Étaux des bouchers. Pendant quelque temps elle fut nommée la rue du fief de Vinchestre et de Lincestre.
En réalité, ce nom des Vergetiers, qui apparaît vers la fin du XIVe siècle, et qu’on prononce souvent sans connaître sa signification, était celui des Brossiers, réunis en corporation. Les verges ou vergettes qu’ils façonnaient étaient les brosses servant alors à nettoyer et à housser les vêtements. Maintes fois, on les trouve citées dans les inventaires royaux et princiers. Sous Charles V, dans un inventaire de 1380, on trouve mentionnée la « façon d’une verge à nettoyer les robes » , comme aussi dans l’inventaire des ducs de Bourgogne, en 1438, où un autre, cité par de Laborde dans son Glossaire, où sont mentionnés, à la date de 1483, « les verges, espoussettes et descrotoires » .
Les premiers statuts qui concernent les Vergetiers parisiens et sur lesquels furent calqués les premiers statuts des Vergetiers rouennais, furent homologués par le célèbre prévôt de Paris, Jacques d’Estouteville, le 21 janvier 1486, et se trouvent aux Archives nationales, réunis en un petit bouquin aux feuilles jaunies qu’a pu publier de nos jours l'érudit René de Lespinasse.
Les artisans tenant alors boutiques et ouvroirs dans les rues parisiennes, étaient, somme toute, peu nombreux. Dix-sept tout au plus, mais qui exigèrent d'être reconnus comme maîtres, sans avoir fait aucun « chef-d'œuvre » , et sans aucune formalité, du seul fait de ce que leurs statuts avaient été homologués. Pour les autres, ils devaient passer la maîtrise, faire le « chef-d'œuvre » de la valeur de 12 sols, et payer un droit de 24 sols, pour fêter leur bienvenue le jour où ils étaient reçus.
Pour fabriquer ces vergettes ou brosses, les maîtres ne pouvaient prendre que deux apprentis, mais ils devaient les garder auprès d’eux trois ans, sous peine de dix sols parisis d’amende, à appliquer, moitié au Roy et moitié à la confrérie du métier. Quant aux fils des Vergetiers-Brossiers, qui travaillaient, soit avec leur père, soit chez d’autres maîtres, après trois ans d’apprentissage, quand ils avaient l'âge voulu, ils étaient reçus sans être soumis au « chef-d'œuvre » , tout en versant cependant un droit de bienvenue de 40 sols « pour leur entrée et réception au métier » .
Ces rameuses brosses ou vergettes qu’ils étaient appelés à fabriquer étaient des brosses rondes, qui étaient faites pendant longtemps rien qu’avec des brins de bruyère ou encore de chiendent. L’article 7 des statuts, avec ce souci de loyauté qui caractérise le Moyen-Âge, contrairement aux procédés de camelote mis en honneur par les mercantis actuels, spécifie que
Tout, du reste, est méticuleusement réglementé. Le bois des manches de la poignée où s’appliquent les brins de la vergette, doit être bon et résistant. Bien plus la façon dont les verges sont liées est déterminée méticuleusement. « Les vergettes qui seront à quatre liens, seront fournies chacune de six points à la première couture et les autres qui ne sont qu'à trois liens et au-dessous seront fournies chacune de cinq points à la première couture et les autres coutures à l’avenant, suffisamment, ainsi qu’il appartient » .
Tout est détaillé, prescrit formellement, et il nous semble bien qu’il y avait un modèle de la grandeur des trous où devaient être insérés les brins, modèle qui était déposé chez le doyen de la corporation.
Dans leurs visites, les Gardes avaient soin d’apporter ce modèle des trous pour voir si les artisans se conformaient au règlement.
Mêmes prescriptions pour les brosses ou vergettes de soie de pourceau, qui étaient fabriquées aussi par les Vergetiers. Elles devaient être fixées sur un bois plat, la soie poissée et bien « accoutrée sur le dit bois couverte de mégis » , une sorte de composition d’eau et d’alun, bon et suffisant. Aussi bien, dans d’autres statuts, on voit que toutes les marchandises des Vergetiers étaient visitées par les jurés et qu’il était défendu de les acheter avant cette visite. Les bruyères, les soies de porc ou de sanglier venues de Moscovie, le chiendent, qui est la racine d’une sorte de graminée, et autres, commandés par les Vergetiers, devaient être déclarés et visités. Les Jurés recevaient 3 livres par mille de bruyères, 10 sols par cent de soies de porc et 20 sols par cent de chiendent, qui venait généralement de Provence. Toutes ces matières premières étaient, du reste, ensuite loties entre les Maîtres-Vergetiers.
Les Vergetiers - Brossiers - Raquetiers rouennais, comme leurs confrères parisiens, avaient d’anciens statuts qui remontaient à 1544, mais qu'à cause des abus nombreux qui s'étaient glissés dans leur corporation, ils jugèrent utile de refaire entièrement en 1716. Le lieutenant au Bailliage, qui était alors François de Houppeville les approuva, et le Parlement les enregistra en 1717. Dans le but de limiter leur nombre, les Maîtres Vergetiers, que Lesguillez dans ses Lettres sur Rouen, rapporte avoir habité la rue des Vergetiers jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, statuèrent que les aspirants feraient, au lieu de trois ans, cinq années de service et ne seraient reçus maîtres qu’après cinq années d’apprentissage. Il est vrai que depuis le moyen-âge, le domaine des brossiers et raquetiers s'était étendu de toutes parts. Les nouveaux statuts déterminèrent toutes les sortes de brosses et de vergettes, dont l’emploi s'était de plus en plus spécialisé ! Que de sortes de brosses n’avait-on pas créé, pour mille usages divers, et dont les Vergetiers s'étaient approprié le privilège de la fabrication ! Il y avait d’abord les vergettes, qui sont les véritables brosses à habits, puis les brosses de carrosses, les brosses à chevaux généralement en poil de sanglier, les brosses à tête, les brosses à dents, les brosses à trois faces destinées aux tapissiers pour les meubles, les brosses à chirurgiens ainsi nommées, disent les statuts des Vergetiers de Paris, parce que dès le XIVe siècle
Bien d’autres brosses de tout genre étaient encore façonnées par les Vergetiers : les brosses pour les imprimeries, si nombreuses à Rouen, pour le tirage des épreuves ; les brosses à lustrer, en soie de sanglier, employées surtout par les Gaîniers et les Chapeliers ; les brosses à morue, employées dans les ports pour laver et dessaler la morue ; les brosses à peindre en bâtiment, que fabriquaient seuls les Vergetiers, les pinceaux appartenant seuls au commerce des épiciers ; les brosses à plancher, munies d’une courroie où se plaçait le pied du frotteur ; les brosses de relieur ; les brosses de toilette ; les brosses à décrotter. Nous en passons et des meilleures ! Outre ces vergettes et ces brosses de toutes sortes, les maîtres Vergetiers furent aussi autorisés à vendre en gros et an détail des cordes à boyaux de toutes grosseurs et espèces, mais seulement celles faites par les Boyaudiers de Rouen ; des raquettes pour les jeux de paume si nombreux dans notre ville au XVIIe siècle, toutes espèces de balais et houssoirs de soie ou de plumes, des doroirs à pâtissier, des goupillons et des asperges à bénitier et même jusqu'à des lavettes.
Savez-vous que plus tard on a fait des brosses de toutes matières, avec le tampico qui vient du Mexique et avec le piazava qui vient du Brésil ? Savez-vous que la comète est une brosse à nettoyer les boutons et que la limande est une brosse ovale pour le pansage des animaux ? Bien plus, aux brosses et aux raquettes, on avait joint les aigrettes flottantes pour chapeaux et équipages, et les balais de plumes où de jonc. Sur la confection de tous ces ouvrages, les statuts prescrivaient comme à Paris toute une minutieuse réglementation concernant les trous des brosses et le nombre des liens qui pouvaient y passer. Les Vergetiers, comme toutes les corporations, avaient leurs armoiries qui figurent dans l'Armorial de d’Hozier, T. XXIII, folio 435 : d’argent à un chevron de gueules, accompagné en chef d’une brosse de même à dextre, d’une vergette de sable à senestre et en pointe d’une raquette de même, cordée de gueules, en pal, le manche en bas.
En 1762, l’intendant de la province de Normandie, Antoine Feydeau de Brou, prescrivit à toutes les communautés d’arts et métiers, à leurs gardes en charge et syndic, jurés et maîtres de la communauté, d'établir un état des maîtres et des veuves, de le présenter au secrétariat et de donner des renseignements sur les Vergetiers rouennais, sur leurs statuts, sur le coût de l’apprentissage, sur les charges et revenus de la communauté. D’après ces renseignements, on s’aperçoit que les premiers statuts de la corporation que n’a point reproduits Ouin-Lacroix dans son ouvrage sur Les anciennes corporations rouennaises, dataient du 1er décembre 1544, qu’ils furent refaits le 4 août 1635 et renouvelés, comme nous l’avons dit, le 15 septembre 1716. La corporation n'était point riche et ne possédait point de biens-fonds et pas de rentes sur les particuliers. Ses charges, d’après son doyen Voguet et son garde Louis-Jacques Caban, qui ont signé cet état, le 21 mars 1763, consistaient : en 40 livres pour la Chambre où se réunissaient les Vergetiers ; en 15 livres pour le lieutenant de police ; 12 sous 12 deniers pour la Commission des Gardes ; 40 sous pour les frais de la Confrérie, alors qu’elle ne se trouve point de maître et qu’elle ne se trouve point de maître et qu’elle tombe à la charge de la Communauté. Somme toute, les charges s'élevaient à 345 livres. Les rentes aux particuliers consistaient en 20 sous de rente, au capital de 1.000 livres, dus à Caban, par un contrat passé devant notaire, le 13 mars 1720. Cette somme servit à acquitter une rente de 50 francs que la communauté des Vergetiers faisait au sieur Nicolas Hayard, pour les 1.000 livres qu’il lui avait avancées, lors de la création des nouveaux statuts en 1716, qui exigèrent la création d’un office d’inspecteur. Les frais de réception pour les membres de la communauté étaient alors ainsi déterminés : De chaque apprenti, la communauté recevait 4 livres 10 sous pour les gardes et 3 livres pour la confrérie. Pour la réception à la maîtrise : d’un fils de maître, 9 sous pour les gardes et 6 pour la confrérie ; d’un apprenti qui a fait son temps, 9 sous pour les gardes et 12 sous pour la confrérie.
Les principaux Vergetiers-Raquetiers habitaient la rue des Vergetiers, mais il y en avait qui habitaient aux environs, dans tout le quartier environnant la Grosse-Horloge. L'état de la capitation de 1763 cite : Bocquet, rue du Gros-Horloge, taxé à 12 s. ; Charles Bucaille, rue des Vergetiers ; Michel Piednœl, rue du Gros-Horloge, taxés à 18 s. ; Jacques Brésil, rue Massacre ; François Rollet, rue du Gros-Horloge ; Nicolas Ansel, rue du Bac ; Jean David, rue des Vergetiers ; Pierre Paulin, rue Saint-Jean, 7 s. ; Canu, rue Massacre ; François Renier, rue du Petit-Puits, une rue avoisinant le quartier du Vieux-Marché ; Romain Piednœl, rue Saint-Jean ; Louis Caban, rue du Gros-Horloge ; André Bucaille, avec son fils, qui était arquebusier ; la veuve Canu, rue des Vergetiers ; la veuve Noël Caban, rue du Gros-Horloge. Quelques-uns des Vergetiers — qui était somme toute un petit métier — ne payaient pas de capitation ; un vergetier, Langlois, qui avait 85 ans et qui tenait une échoppe près de l'église Saint-Herbland ; un autre, François Mouchard, au même endroit ; un autre, Louis Caban, dont la petite boutique se tenait contre l'église Notre-Dame-de-la-Ronde ; un sieur Dubois et un sieur François Leblant, installés contre le portail de la Calende. Aussi bien, la Chambre qui faisait l’enquête et qui savait le rang secondaire que tenait cette corporation, donnait son avis à leur sujet d’une façon assez dédaigneuse. Elle estimait, dit-elle,
Toutes les vergettes, d’après le Dictionnaire du Commerce de Savary des Brûlons, payaient un droit d’entrée en France : 10 livres du cent pesant, suivant un arrêt du 3 juillet 1692. Le droit de la douane de Lyon pour les Vergettes de Paris était de 16 livres, tant d’ancienne que de nouvelle taxation. Les Vergettes de Rouen, qui étaient dès lors fort estimées, payaient 40 s. Le tonneau de cinq quintaux.
La confrérie de la Communauté des Vergetiers rouennais avait sa chapelle à la Cathédrale et se réunissait à la Sainte-Barbe, pour la fête qui se terminait par un banquet. C'était peut-être la principale dépense de cette pauvre corporation rouennaise. Une feuille de leur livre de dépense formule ainsi ce qu’elle doit : Pour les commissions, 19 livres ; pour les lauriers, 9 l. ; pour la garde de la chapelle, 1 l. 6 l. Pour donner à dîner au chapelain, où tous les maîtres assistent, le jour de sa fête, 47 liv. 10 s. Rente à M. Le lieutenant de police, 15 l. Pour la refonte de la cire, 14 l. 11 s. Pour tapisseries et craquelins, 12 s. Pour l’office par le chapelain, 30 l. 10 s. Pour requête et rôle de la capitation, 3 l. 4 s. Pour le porte-châsse et chants, 8 l. 18. Pour les bouquets, 7 l. 16. L’annonce du Clerc et la semonce, 190 l. 10 s. Service au sieur Bucaille, 77 l. 10 s. Rente au sieur Payen, 20 l. Pour la Chambre, 40 l. Un charroi de bûches, 12 l. Pour formule, papier et chandelle, 5 l. Le total était de 349 l. 19 s. , les répartitions sur les trois reçus des apprentis, ainsi que quelques recettes, arrivaient à compenser. À la Révolution, comme d’autres corporations, celle des Vergetiers-Brossiers-Raquetiers fut dissoute, ne laissant plus, au coin d’une rue, qu’un nom peu connu !
LE « FOYER OUVRIER »
Les travaux entrepris sur le plateau de la Côte des Sapins, et qui consistent en l'édification d’une cinquantaine de maisons pouvant loger environ 70 familles, sont depuis longtemps terminés. C’est le Foyer Ouvrier, fondé sur l’initiative du vieux Rouennais qu’est Auguste Leblond.
Le site est agréable. Il s'étend au Sud de la rue des Sapins prolongée, et chaque maisonnette, bien orientée, se trouve encadrée dans un clos normand, dont on a respecté les pommiers, si jolis au printemps. Tout ce plateau est jalonné actuellement par quelques fermes bien connues : La Ferme des Sapins, la Ferme de Beaurepaire, qui appartient aujourd’hui au chanoine Fleury, la Ferme aux Fraises, qui rappelle la célèbre romance, et tout au bout la Ferme du Châtelet.
Sur la côte, vers Darnétal, s’ouvrent la Carrière municipale et la Carrière Chesneau, qui rappellent que jadis cet endroit s’appela par un amusant jeu de mots, La Cailloux fournie. Par là aussi, du côté de La Hêtrée, se trouvait la Porcherie, créée par un service militaire. Au Nord, du côté du petit château Aze, le plateau est contourné par un sentier herbu, connu depuis le moyen-âge, et qui s’appelle la Sente aux Bœufs. De là on a des vues sur la croupe qui domine le Trou d’enfer et où s'élève la Ferme de la Grand’mare, sur les pentes de la côte de la Vigne, ou de la côte de Lombardie et même sur les bois du Chapitre. Il faut bien se dire, en effet, que tout ce plateau solitaire a son histoire qui vaut d'être contée.
Au commencement du XIIIe siècle, tous ces terrains en dehors de Rouen, situés sur ce plateau et dévalant en pentes allongées vers la ville et vers le faubourg Saint-Hilaire, formaient des Vaines pâtures. De droit, ces terres vagues appartenaient au seigneur et le seigneur, à cette époque, était Philippe-Auguste, qui venait de reconquérir la Normandie, arrachée non sans peine à Jean-sans-Terre. Pour s’attirer les bonnes grâces des Rouennais, Philippe-Auguste, en l’an 1207, leur concéda, par une charte, datée de Poissy, la propriété de tous ces terrains, sorte de pâtis indéfinis, où croissaient seuls quelques buissons de joncs-marins et de genêts, et que déjà Richard Cœur-de-Lion, duc normand et roi d’Angleterre, leur avait abandonnés. Ad metas quas Ricardus, quondam rex Anglict eis concessit.
Rouen eut dès lors, comme tant de villages et de petites villes du pays cauchois, ses biens communaux, ses communes où chacun pouvait envoyer paître les bestiaux, les moutons, les bêtes « aumailles » ou aller ramasser le bois mort ou tombé, arracher de la bruyère et de la fougère pour servir de litière. Ses communes sur la rive gauche formaient les Bruyères Saint-Julien, car à force de couper les bois de la forêt de Rouvray qui descendaient jusque-là, les usagers de Saint-Sever avaient fini par rendre ces terrains incultes. Sur la rive droite, les communes de la côte des Sapins, sur ce plateau, au Nord de Rouen, avaient été abandonnés à la Corporation des Bouchers urbains. Ils y conduisaient leurs bestiaux de surcroît, quand leurs achats excédaient les besoins de la semaine, et les mettaient paître sur ces landes d’environ 500 acres, qui étaient à l’usage commun de la Corporation.
Antérieurement à cette donation, par le pouvoir royal, de ces communes à la ville de Rouen, il s'était cependant formé sur le plateau, un fief dont le nom a survécu et qui s’appelait le fief de Beaurepaire, qui peu à peu s'étendit, s’agrandit et finit par faire entrer ces terres de la commune dans sa mouvance, sans qu’on puisse déterminer, du reste, à quelle date se fit cette inféodation. Quels furent tes premiers seigneurs de ce fief de Beaurepaire ? Tout d’abord Raoul de Tancarville, le grand chambellan de Guillaume-le-Conquérant, et qui en l’année 1114 donne ce domaine de Beaurepaire à l’abbaye Saint-Georges de Boscherville, qu’il vient de fonder. Pendant plus d’un siècle, l’abbaye conserve le fief, puis, en 1218, le transmet à un chevalier qui porte le nom de Jean Commin. Déjà les communes pâtures de la côte des Sapins et de Bihorel apparaissent dans l’acte de vente. Comme on le voit, ce n’est pas d’hier !
Le fief passe alors entre les mains de deux familles normandes, bien connues au moyen-âge. Les Filleul et les Pongnant. Lorsque les Anglais descendirent en Normandie, c’est un nommé Thomas Poignant qui le détient et qui le vend alors à Michel de Lailler, conseiller et maître des comptes du roi à Paris, qui devient seigneur de Beaurepaire-lès-Rouen.
Ce Michel de Lallier, de son vivant, donna à la Chartreuse de Notre-Dame de la Rose, dans le vallon de Darnétal, dont on voit du reste, encore quelques vestiges, cent acres de bois à Longpaon, puis toutes ces terres labourables de Beaurepaire.
Sa fille, Jeanne de Lallier, par un acte du 7 juin 1445, leur abandonne ensuite toutes les terres et biens qui lui restent. L’acte très curieux, qui fut dressé devant Robert d’Estouteville, seigneur du Béquet, baron d’Yury et de Saint-Adrien-en-la-Marche, les énumère : deux cents acres des bois de Beaurepaire, qui sont alors compris dans la paroisse de Saint-Hilaire,
« une pièce de terre en pasturages, nommée les pasturages de Beaurepaire que l’on dit contenir six-vingt acres, avec le droict de pasturages qui en sont tenues faire chascun de Saint-Hilaire, de Saintte cun an, les paroissiens Gilles-de-Repainville, Saint-Pierre-de-Carville, Long-paon, Le Mesnil-Gremichon, et, ce qui est très bizarre Saint-Estienne-des-Tonneliers » .
Ce Saint-Estienne-des-Tonneliers n’est pas l'église rouennaise, mais une sorte de hameau qui se trouvait sur ces hauteurs. Enfin, en troisième lieu, Jeanne de Lallier donnait encore le pâturage ou la ferme de la Grand’mare, qui existe toujours et qui était
« assise dedans les bois et généralement tous les autres héritages, rentes, revenus et possessions quelconques, qui à la dicte Demoiselle appartenaient par le décez de son doce feu père » .
Elle donnait en plus au couvent des Chartreux, trois cents écus d’or pour dire annuellement une messe le jour de sa mort, messe à neuf psaumes et neuf leçons, laudes et recommandances, dite pour son père, sa mère Guillemette et pour elle-même.
Les Religieux Chartreux de la Rose restèrent en possession de ces biens jusqu'à la Révolution et après que leur union fut faite avec les Chartreux de Saint-Julien, au Petit-Quevilly, ces biens de Beaurepaire figurent toujours au nombre de leurs propriétés. Dans un état fourni à la Chambre du Clergé, on trouve : La ferme de Beaurepaire pour 1.200 livres ; la ferme du Chastelet pour 460 livres ; la ferme dite La Grand’Mare, paroisse Saint-Hilaire, pour 460 livres. En 1790, quand a lieu la dispersion des Chartreux, on retrouve encore : la ferme de Beaurepaire, louée 1.800 livres ; la ferme du Châtelet à Saint-Hilaire, pour 600 livres ; les jardins et les terres de Saint-Hilaire, pour 2.620 livres.
Tout le temps que les Chartreux furent possesseurs du fief de Beaurepaire, les « usagers » de ces biens habitants de Rouen et des communes voisines, firent pâturer là leurs bestiaux, moyennant certaines redevances assez modiques ; pour les pourceaux, les brebis, les (moutons, les chèvres : cinq sols ; pour les bêtes à cornes, les chevaux, les ânes : dix sols. Pour les habitants de Darnétal, on trouve dans un Mémoire contre les Bouchers de Rouen qu’ils étaient favorisés :
Ce n'était pas cher, mais nous ne serions pas en pays normand si les « usagers » n’avaient pas chicané un peu sur leurs droits. Quand, lors des troubles calvinistes, en 1562, le monastère de la Chartreuse eut été pillé, les usagers profitèrent de ces désordres pour ne pas payer leurs redevances. Les Chartreux qui étaient fort tolérants, pour préserver leurs droits, durent, le 18 décembre 1580, assigner les paroissiens des communes voisines, qui furent déclarés « évincés, forclus7.1 et déboutés de toute droicture de pasturage sur les dits six-vingt acres » .
C’est ce que nous apprend J. Rivage, dans son ouvrage sur le Cimetière Monumental, auquel nous avons emprunté de nombreux documents.
Tout ce plateau formait le domaine de Beaurepaire, se divisant, comme nous l’avons dit, en quatre fermes, qui subsistent encore aujourd’hui et qui étendent si loin de ce côté le périmètre de la Ville de Rouen. Ce sont les fermes du Châtelet, celle de Beaurepaire, celle de la Grand’Mare qui couronne de son bouquet d’arbres le vallon si pittoresque du Temps perdu, et la Ferme des Sapins. Celle-ci, qui donne son nom à toute cette côte, était une possession particulière de l’Hôpital du Roi, fondé à Rouen, en 1277, par le chanoine Guillaume de Saane, pour donner asile aux pauvres pèlerins et augmenté par Philippe-le-Bel. C’est de cette fondation que la rue de l’Hôpital a tiré son nom.
Quelle fut, à travers les siècles, l’histoire de ces quatre grandes fermes rurales, voisines des terres et des biens du Manoir de Bihorel, appartenant à l’abbaye de Saint-Ouen ? Dès 1444, les administrateurs de L'Hôpital du Roi fieffent la Ferme des Sapins à Jean Gades, moyennant dix livres de rente perpétuelle et certaines redevances qu’il refusa de payer ce qui amena un procès avec les Chartreux. Autres contestations avec son successeur, Pierre de Saint-Laurent, seigneur de Malpierre, en 1577, et ensuite avec Jacques Declainville, un brave bourgeois-gentilhomme de Rouen. Il cherchait à… arrondir son domaine et s’annexa bravement tous les pâtis adjacents à sa ferme. D’où interminables contestations et procès nombreux que rapportent un Mémoire des Chartreux et un projet de sentence et de conciliation.
Est-il besoin de dire que Jacques Declainville succomba. Il s’en vengea en prenant le titre de sieur de Beaurepaire auquel il n’avait, du reste, aucun droit. Le 13 décembre 1588, il vendit ses terres, c’est-à-dire la Ferme des Sapins, à Jean de Hillé, sieur de la Haulle, en les qualifiant du titre de fief de Beaurepaire. Un peu en cachette, le sieur de Saint-Laurent avait, du reste, fait élever un colombier à pied, dont la possession, on le sait, était un droit seigneurial très recherché et semblait justifier le titre du fief. Au fond c'était une usurpation, et Saint-Laurent, dans sa cession à Jacques Declainville, avait eu soin de déclarer « qu’il ne garantissait pas la propriété irrévocable du colombier » . (Archives municipales. Dossier 111, pièce 5) .
Parmi les autres possesseurs du fief de Beaurepaire, on rencontre encore Pierre de la Place de Fumechon, qui fut chevalier de Malte, puis Gilles Gallemant, un médecin de l’Hôtel-Dieu, qu’on trouve cité dès le 18 février 1644, et qui avait épousé Martine de Languedor. Il avait donné sa démission, de médecin de l’Hôtel-Dieu en 1647 et dut se retirer alors aux champs. Vint ensuite Bernard Jean de Robillard, qui fut directeur-trésorier de la monnaie de Rouen avant 1698, docteur de l’Université de Caen, pourvu d’un office de conseiller-secrétaire du Roi au Parlement et à la Cour des Aides en août 1707. Il avait épousé, le 12 avril 1668, Françoise Hélie, et Turgot avait été un de ses témoins. Il se remaria à Mme de la Court et, de ses deux mariages, eut onze enfants. Il fut l’ancêtre du regretté Charles de Robillard de Beaurepaire, le savant archiviste départemental. Après avoir appartenu aux frères Thomas et François Planterose qui furent échevins de Rouen, en 1716, le domaine passa en 1716 à un parent des Gallemant, qui voulut interdire à un fermier des Chartreux l’accès de cet antique chemin des Bœufs qui desservait seul ce coin. Enfin, quand la Révolution se produisit, cette Ferme des Sapins était la propriété de Nicolas Deschamps qui l’avait acquise en 1782. Celle du Châtelet passe ensuite entre les mains d’un sieur Vadecart, celle de la Grand’Mare à M. Hallaure, du Havre, et celle de Beaurepaire à la famille de Beaunay, qui posséda des biens étendus dans ces parages.
Les Communes échappèrent alors à la mise h l’encan et à la vente générale. Tout au contraire, on se mit en tête de cultiver ces terres improductives. On connaît les cérémonies patriotiques qui se déroulèrent lors du défrichement des Bruyères Saint-Julien, vers le Champ de Courses. Il en fut de même pour le défrichement de la Côte des Sapins, décidé par un arrêté du 9 germinal an II de la République, par le Conseil général de la Commune. Il faut lire le compte rendu officiel dans le procès-verbal du 11 germinal 1794, pour se rendre compte de l’enthousiasme du temps !
Au jour indiqué, à 6 heures du matin, on se rend en cortège à la Côte des Sapins. En tête, les tambours, puis un sans-culotte, qui porte une bannière avec l’inscription : Un peuple libre honore l’agriculture. Viennent ensuite La Société populaire, portant pioches et louchets, la Musique militaire ; une charrue attelée de deux chevaux ; le représentant du peuple en mission dans le département ; les administrateurs du Département et de la Commune, les membres du Comité de surveillance.
Tout ce monde gravit, au son des tambours et en chantant, la longue côte, par le chemin qui forme aujourd’hui la rue de la Rampe et est reçu sur le plateau par une députation de Bois-guillaume. Et à l’ouvrage ! …
Un nouveau tableau succède au repas. Les enfants dansent des rondes au chant de la Carmagnole, mais un nouveau roulement se fait entendre et on se remet au travail. Le vent fraîchit et au retour,
Depuis, ce plateau et les coteaux qui l’environnent n’ont guère changé. Nicolas Deschamps, qui était le dernier propriétaire de la Ferme des Sapins, voulut se faire adjuger les terres voisines, mais on les réserva pour les Bouchers. De même les habitants de Darnétal soutinrent que jadis les Chartreux avaient accaparé les biens et les réclamèrent, mais ils furent déboutés ! La Côte des Sapins et tout le plateau demeura agreste et solitaire, troublé seulement par les roulements de l'école des tambours ou les cris des écoliers en promenade. Ce pauvre poète populaire, vrai type rouennais, Olivier Ferrand, la célébrait ainsi sous le Directoire :
Peut-être quelque hôte nouveau du « Foyer Ouvrier » chantera-t-il un jour, à son tour, les beautés de ce site charmant ?
Pendant longtemps, le « bonnet de coton » fut la coiffure nationale des Normands, hommes et femmes. Il a disparu peu à peu, remplacé par la haute casquette de soie que portaient les maquignons, les marchands de bestiaux bas-normands, puis, de nos jours, par les casquettes de drap plates, de genre anglais. Mais il est encore des coins de campagne du Bocage, où les femmes surtout portent encore le « casque à mèche » qui couronnait jadis le Roy d’Yvetot et aussi, souvent, jeanneton elle-même. À vrai dire, si on recherche les origines du « bonnet de coton » on s’aperçoit qu’il en a toujours existé, mais un peu à l'état d’exception, car le coton était rare et peu connu. Joinville dit cependant dans sa chronique que saint Louis « avait vestu un chapel de coton sur sa tête » . Mais ces chapels ou bonnets de coton, au lieu de dresser leur pointe en l’air, étaient taillés en forme de béguins tricotés et noués sous le cou, que recouvrait ensuite un chaperon de feutre. On trouve mille exemples de ce mode de coiffure dans les gravures de la Monarchie française, de Monfaucon, car ce « bonnet de coton » primitif durera pendant deux siècles environ, sous le roi Jean-le-Bon, et sous son fils Charles V.
Un moment, il fut remplacé par un bonnet de laine, la bizette, que fabriquaient les Bonnetiers-Aumussiers, qui avait la forme pointue des t bonnets de coton » ; son extrémité, ordinairement terminée en fond de sac, retombait sur un des côtés ou sur le devant de la tête. C'était la coiffure préférée de Jean-sans-Peur et c’est elle qu’il porte dans toutes les miniatures où il est représenté. Au XIIIe siècle, le « bonnet de coton » existe encore, et l’excellent Glossaire archéologique de Gay en représente un qui est tout semblable aux modèles classiques d’aujourd’hui.
Ce ne sont là, à tout prendre, que des exceptions variant un peu d’un siècle à l’autre. Mais ce qui est curieux et bizarre, c’est l’adoption, pendant longtemps, d’une coiffure par toute une région, sa diffusion générale en un seul pays où toutes les têtes ont coiffé le même bonnet. Quelques érudits ont même posé la question de savoir quelle fut l'ère géographique du « bonnet de coton » , qui se répandit un moment sur les confins de la Picardie, notamment dans le Sancerre. À quelle époque commença donc la grande vogue du bonnet de coton ? À la fin du XVIIe siècle, mais c’est alors une coiffure bourgeoise, une coiffure de nuit, une coiffure souvent individuelle. Les bons bourgeois qui en usent la recouvrent souvent d’une enveloppe de toile qu’ils nouent et parent d’un nœud de ruban de couleurs, comme Argan, dans le Malade Imaginaire. Que de peintres, que d’artistes sont ainsi représentés dans leur intérieur, auprès de leur chevalet, dans leur intimité, tandis que la perruque poudrée de cérémonie attend sur un « pied » où elle est posée ! Il est un délicieux tableau de Lancret, qu’on appelle Les Bonnets de coton, où s'ébat toute une compagnie de joyeux viveurs, coiffés tous du
Les paysans normands devaient à leur tour, vers le milieu du XVIIIe siècle, adopter le « bonnet de coton » , imitant ainsi les matelots et les marins, qui avant de se coiffer du « béret » basque, usaient du bonnet de laine. Pour l’homme travaillant aux champs, bravant les intempéries, les vents, les ouragans, c’est une coiffure adhérente, qu’on peut doubler, serrant bien la tête, couvrant les oreilles et les préservant contre la froidure. Un seul défaut : elle ne préservait pas de la pluie, mais les paysans en usaient comme les artisans du moyen-âge, et leur bonnet de coton était recouvert par un chapeau de feutre. Jugez-en, par exemple, par les jeunes charretiers qui figurent dans la louée aux domestiques du premier acte des Cloches de Comeville, qui font très bien revivre ces modes d’autrefois. Jugez-en par les dessins, les croquis, les aquarelles de Bonington ou des peintres de 1820 à 1840, ayant représenté, en cet équipage, les rouliers, les charretiers, les anciens portetix du pays de Caux, qui amenaient aux Halles de Rouen les tissus, les cotonnades, les rouenneries, les siamoises des tisserands à la main. Tous ces artisans portent, sous leur feutre, le « bonnet de coton » normand.
À un moment donné, sous le premier Empire par exemple, le « bonnet de coton » fut en telle faveur que les Normandes l’accueillirent aussi avec plaisir, bien qu'à première vue, cette coiffure blanche ne parût pas très seyante. C'était pour elles toutefois une coiffure simple, peu coûteuse, d’un ajustement sans apprêt, fort rapide. Et puis le « bonnet de coton » était une coiffure de travail. Cela n’interdisait pas le port des belles coiffes aux ailes de dentelles, les bonnets cauchois, les gracieux bavolets, les calipettes, et les jolies bonnettes bayeusaines du dimanche. A un moment donné, le « bonnet de coton » , que la coquetterie féminine trouvait moyen d’enjoliver, fut tellement à la mode que les femmes le portèrent. .. Même à l'église. Le clergé s'éleva contre cette négligence dans la tenue et fulmina contre le « bonnet de coton » , qualifié de « coiffure abominable » .
Aussi bien, en ce temps, il y eut en Normandie deux partis : l’un anti-bonnet de coton et l’autre pro-bonnet de coton ! Calleron, qui a écrit plusieurs volumes sur Falaise et son arrondissement, n’a pas craint d'écrire :
Tout le monde n’a pas partagé cet avis. La Normande, au temps de la grande vogue du « bonnet de coton » , avait su varier les manières de le porter, incliné à droite ou à gauche, dressant sa mèche en avant, ou la laissant flotter en arrière, enfoncé comme un polo de tennis ou découvrant des bandeaux noirs et des accroche-cœurs séduisants. Mlle Amélie Bosquet — qui était femme et avait bien voix au chapitre — n'était pas du tout de la même opinion que le sévère Calleron :
C'était aussi l’avis de Lanté, le précieux et fin dessinateur des Costumes normands, qui, dans son recueil de coiffes et de bonnets normands, a représenté une Jeune servante de Carentan, portant crânement le de coton » :
À vrai, par ailleurs, que sur leur visage hâlé par le soleil et par le vent, bien des paysannes du Bocage, restées fidèles aux anciens us, coiffent encore le « bonnet de coton » , dont la blancheur ressort sur le bronze de leur teint. Comment hommes et femmes, spécialement dans toute la Normandie, adoptèrent-ils cette mode universelle du pacifique « cascamèche » ? Mais parce que, de temps très ancien, le « bonnet de coton » , qui est un bonnet de tricot, s’y est fabriqué. De tout temps, Falaise, avant d'être la cité de Guillaume-le-Conquérant et du « Gars à la lanterne » , fut la capitale du « bonnet de coton » . A la fin du XVIIe siècle, l’intendant de la généralité parlait déjà des bonnets qu’on fabriquait plus spécialement à Falaise et
Toutes ces fabriques étaient réparties à Falaise même et surtout dans le faubourg célèbre de Guibray, où se trouvaient alors surtout les ateliers familiers in-dépendants. En dehors des filatures du pays, trois blanchisseries bertholiennes, comme on disait alors au lendemain de l’invention de Bertholet, se trouvaient non loin du ruisseau de Traine-feuille ou au Val d’Ante où la blanchisserie Lefez blanchissait 20.000 douzaines de bonnets par an, qui coûtaient 80 centimes à blanchir. Tous les « bonnets de coton » fabriqués alors à Falaise étaient employés par la consommation normande, puis par la Bretagne et dans le midi de la France ; il s’en débitait alors beaucoup aux foires de Guibray et de Caen.
Le grand constructeur de métiers était M. Jérôme Toutain. Mais bientôt, au coton nécessaire à la fabrication, filé à la main sur place, allait se substituer la. Filature purement mécanique. Lorsqu’arrivèrent d’Angleterre les précieuses machines à filer, les bonnetiers de Guibray se refusèrent à en faire usage. 11 en résulta une crise causée par la concurrence et qui dura plus de vingt années. Instruits par l’expérience, les industriels falaisiens se résignèrent enfin à adopter les machines à filer, mues par des manèges et par des chutes hydrauliques. La première application de la vapeur au filage fut faite seulement en 1835, par M. Lebaillif, aux filatures de Saint-Laurent et du Moulin-Elie. MM. Lagniel-Carrel ne tardèrent pas à suivre cet exemple et dès lors la bonneterie de Falaise fut approvision-née en tout temps, comme nous l’avons dit, de coton filé sur place. En 1865, il y avait déjà cinq filatures de. Coton.
Jusqu’en 1831, le métier falaisien en usage était le métier carré français, fonctionnant très régulièrement, mais lent et ne permettant la fabrication du « bonnet de coton » qu'à raison d’une pièce par chaîne. A cette époque, un certain Jouve avait imaginé de fabriquer, pour certains bonnetiers, un métier plus lar-ge sur lequel on pouvait confectionner des « bonnets de coton » n’ayant dé couture que d’un seul côté. Ce fut le signal d’une Véritable petite émeute qui éclata en mai 1831 dans tous les ateliers de Guibray où retentissait le bruit dès métiers. Si la police et la garde nationale n'étaient pas intervenues, le métier trop actif aurait été mis en pièces. Grâce à cette prompte intervention, on n’eut point d’excès à réprimer et les bonnetiers ne tardèrent pas à reconnaître les avanta-ges de la nouvelle machine et l’adoptèrent. Bientôt aussi, on arriva à transformer le mouvement rectiligne et alternatif du métier carré en mouvement circulaire.
Mais le grand inventeur des métiers nouveaux, le grand créateur et propagateur du bonnet de coton fut Louis Cahaigne, physionomie rude et méditative" d’inventeur, au visage rasé et osseux, au regard profond. Ce fut, en réalité, le père du « bonnet de coton » , Après un voyagé de propagande en Picardie, où on avait aussi du « bonnet de coton » , il modifia, toujours heureureusemeat, le métier rond : il fut même un temp, en 1860, où 70 à 80 bonnetiers employaient jusqu'à 2.500.000 kilos de coton par année pour des bonnets de toutes sortes : bonnet blanc, bonnet écru, bonnet jaspé, bonnet de roulier ou de marin. Louis Cahaigne emporta alors à l’Exposition de Rouen de 1859, pour chutes, une grande médaille de vermeil. Son fils, Léon Cahaigne, et son gendre, Baloud, dont la maison existe toujours, perfectionnèrent et améliorèrent sans cessé toute cette technique de la bonneterie, qui ne se contenta pas de fabriquer le bonnet normand, mais tous les genres de tricots, de chandails, de jerseys de sweaters, tout ce qu’on appelle aujourd’hui le sous-vêtement. A Falaise existent encore les ateliers de MM. Ameline, Baloud frères, dont nous avons déjà parlé, Vve Barthélémy, Crespin, Dubois, Louis Duclos, Maurice Rénaux. Nous en passons, et des meilleurs ! Du reste, dans la même région, d’autres bonnetiers basrnormands, M. David, au Foulcq, près de Pont-1'Eveque, et les fabricants de Lisieux, de Pont-d’Ouilly, luttent avec la fabrique de Montrejeau, qui règne sur tout le Midi. Il y eut une époque où le « bonnet de coton » régna sur la France entière : quand Béranger le chanta, il était devenu le symbole et l’attribut de toute une bourgeoisie endormie et pacifique. On le voit alors, par le crayon d’Henri Monnier, couler Joseph Prudhomme et Jérôme Paturot, qui las d’avoir parcouru vingt carrières sous le règne de Louis-Philippe, s'établit lui-même fabricant de « bonnets de coton » . On le célèbre même dans les comices agricoles, et notre concitoyen Lerebvre-Duruflé, qui a écrit quelques jolies fantaisies littéraires, a prononcé en 1859, à CormeiHes, un éloge spirituel du « bonnet de coton » . Toutes les femmes de Cormeilles, toutes sans exception, dit notre chroniqueur, contées du « bonnet de coton » paré d’un ruban de velours ou de soie, étaient charmantes. A l’occasion de ce comice, il y eut même un concours de « bonnets de coton » , où trois jeunes filles de Cormeilles remportèrent le prix. Sait-on aussi que Louis Bouilhet, l’ami de Flaubert, qui excellait aux parodies et aux pastiches, a chanté Le Bonnet de coton, sur le mode bourgeois cher à Béranger, sur l’air du Dieu des bonnes gens! Voici ces strophes très peu connues :
Depuis ces temps de triomphe, « le bonnet de coton » a bien décliné, et Falaise a dû remplacer, par d’autres tissus, sa vieille spécialité de jadis qui, pourtant, n’a point encore disparu complètement. .. Il fut un temps où les usines falaisiennes étaient au nombre de 80. M. Auguste Nicolas, dans son livre sur le Calvados agricole et industriel, publié en 1918, constate que l’industrie de Falaise était réduite à neuf usines qui répondaient cependant à toutes les commandes faites. A cette époque, Falaise fabriquait surtout les « chemises de coton tricot » , rayées de bleu, de la marine française, qui avaient remplacé le pacifique « bonnet de coton » de nos pères, dont nous venons de con-ter l’histoire.
Après avoir consacré une chronique à décrire l’ancien Bonnet de coton, coiffure ordinaire des Normands, comment ne pas chanter l'éloge des anciennes coiffes normandes, si élégantes, si originales, si variées, suivant les terroirs et les pays, comme les coiffes bretonnes, mais d’une autre somptuosité décorative ? Elles n’apparaissent plus dans toute leur grâce frêle et légère, mais cependant, dans quelques grandes fêtes, comme celles de Deauville, dans quelques bals normands, ou quelques réunions enfantines, on les revoit avec plaisir, sans trop connaître toutefois leurs origines, leur histoire, et surtout leur diversité et leur fantaisie élégante.
Le véritable point caractéristique de la toilette normande, c'était cependant le Bonnet cauchois, la grande coiffe de mousseline qu’on rencontre, du reste, partout, du Pays de Caux à l’Avranchin, du Roumois au Cotentin, c'était toujours la même disposition en hauteur, qui ajoutait encore à la stature de la femme normande, qui a toujours été de belle taille, tant qu’elle a vécu aux champs.
Michelet, qui a souvent parcouru la Normandie, n’a eu garde d’oublier cette belle allure des Normandes, grandies encore par leur bonnet.
Qu'était-ce au fond que cette coiffure de toile, majestueuse, riche et variée ? Qu'était-ce, sinon un souvenir du hennin du moyen-âge, qui, lui-même, d’après Maillot dans ses Recherches sur le costume, s'était inspiré des hauts bonnets coniques des femmes de la Syrie et de la Phénicie antique ? Et ainsi, à travers les âges, le bonnet du Pays de Caux va rejoindre la tiare de Salammbô ! Moins fastueux que les hennins d’Isabeau de Bavière, moins hauts et arrogants que les Cornes merveilleuses que les fougueux prédicateurs du Moyen-Age, entre autres Pierre de Clérnangis, maudissaient comme les « cornes du diable » , les bonnets normands avaient gardé les grandes lignes des hennins d’autrefois, tempérées et modérées toutefois par la sagesse du terroir et parés d’une grâce plus légère.
Le véritable type de cette coiffe normande, c'était surtout le Bonnet du pays de Caux. Mme Amable Testa, qui fut une des agréables poétesses du romantisme, le décrivait ainsi :
Le fait est vrai, car il y avait certaines coiffures de noces ou de fêtes des riches fermières, valant jusqu'à 1.000 ou 1.500 francs, selon les dentelles qui les ornaient. Et dans le pays de Caux, tels de ces bonnets splendides arboraient jusqu'à neuf aunes de dentelles !
Les dentelles qui paraient les sabots de drap d’or des Bonnets cauchois étaient, contrairement à ce que dit Mme Amélie Bosquet, de merveilleuses dentelles normandes d’Alençon, au point de France, ou des pièces d’Argentan, que les Normandes se transmettaient de mères en filles. Les ateliers de dentellières créés en Basse-Normandie vers 1665 par Colbert, furent, en effet, très vraisemblablement l’origine des coiffes normandes. On a souvent dit qu’elles dataient du commencement du XIXe siècle. A notre avis, la Coiffe normande a été adoptée en pays normand bien antérieurement, et il y avait à l’Exposition du Millénaire normand, en 1911, un tableau de Lemonnier appartenant, croyons-nous, au comte de Bagneux, qui représentait, vers la fin du XVIIIe siècle, une Nourrice normande tenant un petit enfant dans ses bras, qui portait un superbe Bonnet cauchois d’apparat, dont on pouvait examiner les moindres détails, reproduits avec un très grand soin. Les cornets de drap d’or, les carcasses des coiffes cauchoises, brodées parfois au point de couchure, agrémentées parfois aussi de cabochons, de paillettes brillantes, ont souvent été conservées. On en trouve dans l’intéressant musée Voisin, de Fauville, dans les musées de Caudebec-en-Caux ou de Fécamp, dans les petites vitrines de certaines collectionneuses. Mais il est plus difficile de rencontrer des Bonnets cauchois complètement montés. Comment retrouver l’agencement presque traditionnel et spécial, suivant les terroirs et les paroisses, de ces fouillis de dentelles et de barbes retombantes ? C'était chose très difficile. .. Et il nous souvient que lors d’une exposition de coiffes normandes authentiques, à Rouen, on fut très heureux de retrouver — il y a une vingtaine d’années — une vieille brave femme qui
Voulut bien retrouver les plis, les plissés, les complications d’un bonnet bas-normand.
Il est à remarquer que, pendant la Révolution, les Normandes ne modifièrent pas la forme de leurs coiffes et, dit le Dr Stephen Chauvet, dans sa Normandie ancestrale, n’adoptèrent pas les coiffures révolutionnaires. Le bon sens et le traditionalisme de nos compatriotes triomphèrent de la mode.
Comment un tel édifice de dentelles, de toile et parfois de rubans pouvait-il tenir sur la tête des belles Normandes ? On peut s’en rendre compte par un dessin : Les préparatifs de la fête villageoise. Sous le bonnet, on plaçait, en effet, une sorte de serre-tête, une bande de toile étroite, parfois ruchée sur le devant, fixée fortement par derrière. C’est sur ce frontal qu’on assujettissait la cornette de drap d’or et la haute coiffure aux barbes flottantes, par de grandes épingles d’or, comme les épingles à chapeau, traversant la chevelure de part en part. Très souvent encore, le bonnet était aussi retenu par des brides de velours noir, fort seyantes, passant sous le menton, des gorgières, des mentonnières, et parfois sur le front, par des ferronnières. Les simples coiffes normandes qui n'étaient pas fixées sur les cornettes de drap d’or ou d’argent, dit le docteur Stéphen Chauvet, étaient montées sur des fonds de carton, recouvert généralement d’un papier bleu glacé, qui emboîtaient la tête. Sur le bord antérieur de ces fonds de coiffe, étaient placés de petits ornements de cuivre, des feuilles, des fleurs, des abeilles. Sur ce carton étaient attachés des fils de cuivre, toute une armature qui soutenait intérieurement la coiffe et lui permettait d’avoir sa forme particulière. A l’arrière de la coiffe — et Lanté en a donné plusieurs exemples — se trouvait un nœud de ruban de soie dont les deux bouts pendaient sur la nuque.
Si diverses, si originales, si variées furent les coiffes normandes de jadis, si fantaisistes parfois, qu’il a toujours été difficile de les classer et même parfois de les décrire. En les examinant cependant de plus près, on s’aperçoit qu’elles ne sont que les transformations d’un type très simple, modifié souvent par le caprice et parfois les écarts d’un goût qui tombe dans l’exagération. Quelques auteurs et dessinateurs s’en sont seulement occupés. C’est le dessinateur Lalaisse, dans ses belles lithographies coloriées de la Normandie illustrée. Ce sont les dessinateurs des Français peints par eux-mêmes — notamment Hippolyte Bellangé et Pauquet, dans la monographie du Normand, par Emile de la Bedollière. C’est Edouard Vasse, dans une très belle série de dix grandes lithographies coloriées, dans un album paru chez Aubert.
C’est Hyacinthe Langlois, qui a donné quelques costumes de Pont-de-l’Arche. C’est Théodore Liebart, dans son livre paru en 1906, sur le Costume normand. C’est Masson de Saint-Amand, qui orne son amusant volume sur l’Estuaire de dessins coloriés, représentant certains costumes. C’est encore le lyrique poète Charles Théophile Féret, qui, en vers improvisés, a chanté tous les glorieux bonnets d’antan.
C’est encore de nos jours Les Usages et coutumes, de Dieudonné Dergny, toute une suite de coiffes dessinées naïvement par Winldler : coiffes de Granville, Bretteville-l’Orgueilleuse, Cherbourg, Neuville, Formerie, Montfort-sur-Risle, Isigny, Etrépagny, Preuseville, Foucarmont, Conches, Bayeux, Les Andelys, Saint-Valéry, Alvimare, Pont-l’Evêque, Menneval, Ivry, Le Tréport et bien d’autres encore.
Mais le seul recueil documentaire précis qui nous renseigne d’une façon charmante sur la variété des coiffures normandes, c’est le recueil bien connu de Lanté. Lanté était un paysagiste, devenu un dessinateur de modes fort habile, qui, poursuivant un travail commencé par Pécheux, eut l’idée, en 1826, de parcourir la campagne normande et de dessiner d’après nature toute une série de bonnets normands. Déjà la Coiffe normande, qui régnait encore dans les campagnes, n’apparaissait pas dans les villes, et il raconte qu’ayant trouvé chez un marchand d’estampes du Havre un type du Bonnet cauchois de Rolleville, il fut obligé d’en coiffer une jeune fille, parente de son hôte, pour le dessiner. Son ouvrage, gravé très finement par Gastine : Costumes de femmes du Pays de Caux et de plusieurs parties de l’ancienne province de Normandie, paraissait chez l'éditeur Crapelet, en 1827, avec ce sous-titre : Cent cinq costumes des départements de la Seine-Inférieure, du Calvados, de la Manche et de l’Orne.
Nombreux y sont les types du véritable Bonnet Cauchois. Ici, sur la tête d’une jeune femme, prieure d’une confrérie de Limpiville, offrant le pain bénit. Là, coiffant une jeune fille de Saint-Clair, près d’Yvetot. Là encore, avec une cornette de velours noir, coiffure de deuil de la femme d’un trésorier de l'église d’Yvetot, qui avait perdu sa mère. D’autres variétés du Bonnet Cauchois, dans toute sa pureté, apparaissent encore à Bolbec et à Saint-Valéry, mais dans cette dernière ville, les pêcheuses portaient d’ordinaire un petit bonnet en étoffe colorée, pointu comme une tiare, dont Lanté a dessiné plusieurs types, par devant et par derrière.
Autrefois le bonnet des ouvrières de Rouen et des villages des environs, surtout de celles de Vas-de-la-Haye et de Dieppedalle, était le Bavolet, aujourd’hui complètement disparu. C'était une pièce de mousseline, posée sur le milieu du front, dont la passe et le fond étaient complètement recouverts par les barbes. Celles-ci se composaient d’une longue pièce, également en mousseline, doublée dans le sens de sa largeur. On le posait par le milieu sur le front, puis on en relevait les extrémités pour les entre-croiser l’une sur l’autre, après avoir formé un très large pli tombant jusqu’au dessous de l’oreille. Cette coiffure, par entre-croisement, avait beaucoup de grâce et d’ampleur.
Parmi les coiffes normandes assez simples et exclusivement composées de lingerie, voici le Bonnet de Lisieux, au fond petit et haut, placé tout au sommet du bonnet, avec la passe un peu flottante à laquelle se rattachent les barbes, cousues à l’entour, qui étaient très tuyautées et placées dans la partie tournant sur les côtés. Sur ces ioutes passes, on attachait aussi de riches épingles et l’on posait des nœuds de ruban et de très légères guirlandes de fleurs. A Dieppe, la coiffure, dont la passe formait comme un sabot relevé, les barbes plissées et tuyautées se rabattaient sur les oreilles en encadrant le visage de la femme d’une façon originale. Le bonnet de Lisieux était le modèle coquet et hardi des coiffes de Pont-L’Evêque et d’Argentan.
Que citer encore ? Les grandes coiffes de la Manche, dont les fonds se développaient, s'élargissaient avec toute l’exagération et l’extravagance féminines, et dont les barbes ressemblaient à de grandes ailes d’oiseaux de mer. On en voyait autrefois plusieurs types très différents sur la route de Bayeux à Coutances et de Coutances à Granville, se repliant sur eux-mêmes, comme un cimier d’une ampleur démesurée. À Coutances même, Lanté en a dessiné trois types très variés. Ils se partageaient parfois en deux parties et formaient ainsi, au-dessus des barbes, une seconde paire de larges ailes blanches dont le contour, ainsi que nous l’avons dit, était maintenu par un fil de laiton sur la tête des Coutançaises qui la portaient. C'était un gigantesque papillon au vol déployé.
Ne vous étonnez pas, après cela, que les paysannes de la Manche fussent toujours affublées du grand parapluie normand, en étoffe rouge, à baleines et anneau de cuivre, à bec de corne, qui, en ces climats humides, abritait ces immenses coiffures. Jamais, pourtant, dit Lanté, les Normandes ne perdaient. .. Leurs bonnets. Ils résistaient solidement à toutes les bourrasques, parce qu’ils étaient solidement bridés et haubannés, comme leurs barques. N’oublions pas non plus les bonnets ruches ou piqués des écaillères et des « midinettes » du Havre, les bonnets des servantes de Varengeville, ou la simple coiffe, ouverte et tombante, en grands plis symétriques, des Polletaises, non plus que les Cornettes de Cherbourg, aux ailes relevées, assez courtes de façon à ne pas être froissées par la lanière de cuir passant sur le front et qui servait aux laitières du Cotentin à retenir leurs cannes sur l'épaule, ces belles cannes de cuivre, qu’on fabriquait à Villedieu-les-Poêles.
Restent encore mille coiffes qui sont des fantaisies plus ou moins originales sur le principal thème : la Coiffe de Caen, à la passe très haute, chiffonnée avec deux longues barbes, tombant de chaque côté jusque sur les épaules ; la Coiffe d’Isigny, très originale, avec sa passe ample, en forme de cœur, et les barbes étroites attachées sur le devant, descendant jusque sur le col ; la Coiffe d’Alençon, toute en lingerie, à passe haute, dont les barbes se rejoignent très plissées en arrière ; la Coiffe de Honfleur, que Lanté trouve « étroite et mal posée » et qui est charmante, avec sa passe renversée d’où se détachent deux étages de mousseline, en plissés « Soleil » .
Reste encore la Coiffe bayeusaine, la bonnette, encore si répandue dans tout le Bessin, coiffure basse qui rappelait jadis les coiffes boulonnaises, aujourd’hui rapetissées et réduites, que le peintre Levavasseur, qui exposait dernièrement à Rouen, reproduit si souvent dans ses toiles de foires ou d’assemblées normandes. Lanté ne l’a point représentée, mais Lalaisse l’a dessinée d’après un modèle ancien où elle apparaît, sur la tête d’une Caennaise, beaucoup plus haute qu’aujourd’hui.
N’oublions pas, à l’autre bout de la Normandie, les coiffes si originales des Granvillaises, qui ont la réputation d'être les plus jolies femmes du pays normand. Toute l’originalité du Bonnet granvillais consistait dans l’arrangement des barbes. Sur le bonnet collant à la tête, on couchait les deux barbes l’une sur l’autre, dit Mme Amélie Bosquet, puis on les ramenait du côté opposé où elles restaient flottantes. Alors, on chiffonnait l’ensemble sur le front et des doigts légers dressaient là deux petites cornes séduisantes.
Quand une Granvillaise, ainsi coiffée, apparaissait dans sa grande mante de drap blanc ou encore mieux sous son capot dont le capuchon l’emboîtait, l’effet de cette frêle et jolie coiffure était vraiment charmant et gracieux. Le capot était une espèce de manteau de drap noir — drap de Saint-Cyr, dit Lanté — doublé de flanelle ou de satin blanc, surmonté d’un collet, d’où se rabattait le capuchon ou capot maintenu autour de la tête par la raideur de la doublure. Le capot suppléait au parapluie, dont on ne pouvait user dans cette ville battue par tous les vents de l’Océan. Toujours est-il qu’il avait donné aux Granvillaises qui le portaient, l’habitude de se draper avec un art très féminin.
Bien entendu, toutes ces hautes coiffures étaient conservées dans les bonnetières si recherchées aujourd’hui dans le monde de la curiosité, petites armoires sculptées, qui n’existèrent cependant que dans la Haute-Normandie. Le peintre Léon Le Clerc et le docteur Stephen Chauvet sont à peu près d’accord pour dire que la bonnetière n’a point existé en Basse-Normandie. Toutes ces hautes coiffures normandes, qui faisaient l'ébahissement des Parisiens, quand ils rencontraient à Paris quelque riche fermière normande, étaient des coiffures de fête, de grande parure et d’apparat. Dans la vie ordinaire, on se contentait de coiffure plus modeste, la simple cornette, la calipette du Roumois, ou le pierrot. On remisait aussi le chignon des grands jours, le faux chignon que les Cauchoises étaient fières d’arborer sur la nuque, dans l'échancrure de leurs hauts bonnets, car il témoignait par là de leur fortune, jusqu’en 1827, les jeunes paysannes, dans les foires, vendaient leurs cheveux à des charlatans, qui coupaient leur chevelure en plein marché et la troquaient, suivant ce qu’en rapporte Lanté, contre quelques colifichets.
En temps de deuil, on voilait tous ces hauts bonnets, parfois d’un grand voile de crêpe de soie, ou si le bonnet était une coiffure basse, on couvrait sa passe d’une pièce d'étoffe noire, repliée comme un mouchoir, et qu’on appelait une thérèse. Aujourd’hui, toutes les jolies coiffes que nous venons de décrire se sont envolées. Aussi, les fête-t-on, quand elles apparaissent encore, pour quelques heures, sur les cheveux blonds ou bruns des Normandes d’aujourd’hui.
Il y aurait vraiment tout un volume à écrire sur l’une des formes les plus apparentes de ce mode de l’annonce : l’enseigne sous tous ses aspects. Edouard Fournier a tenté dans son Histoire des Enseignes de Paris, parue en 1884, et Francisque Michel, en collaboration déjà avec Fournier, dans son Histoire des hôtelleries et cabarets de Paris. Grand-Carteret, dans L’Enseigne, son histoire, sa philosophie, en 1911, a décrit surtout les enseignes lyonnaises, et bon nombre d’historiens provinciaux se sont préoccupés des mêmes questions : à Amiens, à Arras, à Evreux, à Lille, à Moulins, à Nevers, à Reims, à Troyes.
En réalité, tout ce mouvement de curiosités, toutes ces tentatives pour pénétrer dans l’intimité des mœurs d’autrefois est dû, comme le constatait Grand-Carteret, « à un historien rouennais, justement estimé, Eustache de La Quérière » , qui, le premier, avec ses Recherches historiques sur les Enseignes, parues à Rouen, en 1852, donna le signal de ce genre d'études. Le premier dans ce domaine, — comme dans bien d’autres — il établit le premier répertoire des enseignes peintes, ciselées dans la pierre, ou forgées dans le fer, fixées au mur du logis, ou battantes sur leurs potences à tous les vents, et qui se dressaient sur tous les pignons des rues et ruelles rouennaises.
Autrefois, en effet, en un temps où le numérotage des maisons n’existait guère, tout était enseigne, et chaque logis portait une dénomination tirée de l’enseigne sculptée sur les pijards où se balançant sur sa façade. Viollet-le-Duc a décrit, assez curieusement, les mœurs commerciales de jadis et ses réflexions ne manquent peut-être pas encore. .. D’actualité aujourd’hui.
« Dans ces boutiques, derrière les volets abattus, des fortunes solides se faisaient. Les fils restaient marchands comme leurs pères et tenaient à conserver ces modestes devantures, connues de toute une ville. Un marchand eût éloigné ses clients s’il eût remplacé les vieilles grilles et les vieux volets de son magasin, changé son enseigne ou déployé un luxe qui n’eût fait qu’exciter la méfiance. Bien éloignés sommes-nous de ces mœurs. Les boutiques, dans le Nord surtout, étaient plus connues par leur enseigne que par le nom des marchands, qui les possédaient de père en fils. On allait acheter des draps à la Truie qui file, et la Truie qui file maintenait intacte sa bonne réputation pendant des siècles. Beaucoup de ces enseignes n'étaient que des rébus et bon nombre de rues, même dans les grandes villes, empruntèrent leurs noms à des magasins et à des enseignes célèbres. »
À Rouen, dans les comptes de l’Archevêché ou du Chapitre, dans les Cartulaires, ou encore aux XIIIe et XIVe siècles, dans les Comptes du clerc de Ville de la Cathédrale, tous les logis, dans les quartiers les plus divers, sont désignés par leurs enseignes. La recette du Clerc de Ville est particulièrement curieuse à ce sujet, et c’est un véritable « annuaire » ou un petit Bottin. Qu’on se figure que le Clerc de Ville était chargé, chaque année, de percevoir quelques sous sur les maisons soumises à ces droits par la Cathédrale ! Il faisait donc sa tournée par quartier et par rues et notait sur son livre les perceptions qu’il avait faites dans chaque logis, désigné par son enseigne, des plus grandes aux plus petites. On ne peut pas se figurer le nombre d’enseignes de tous genres ainsi relevées. La dernière était généralement celle de quelque hôtellerie ou de quelque taverne, où le Clerc de Ville se remettait de ses fatigues en buvant quelques cruchons de vin de Beaune à la santé du Chapitre !
Les inventaires de la Ville de Rouen et surtout les registres des Tabellionages, où sont inscrites toutes les mutations des propriétés urbaines, désignées par leur nom et par leurs abonnements, sont encore de véritables répertoires de toutes les enseignes rouennaises, à travers les siècles. Avec quelques patientes investigations, on en relèverait plusieurs milliers, dont quelques-unes se sont conservées jusqu'à nos jours. Les tavernes, par exemple, où le Clerc de Ville va boire pour y causer avec les avocats qui défendent les droits du Chapitre, sont déjà au nombre de quinze : L'Ane rayé, les Chapelets, Le Chevalier au Cygne, Le Lion d’argent, en la rue Saint-Martin, qui était la rue Grand-Pont ; Les Petits Souliers, rue de la Madeleine ; Les Tounelles, près du pont ; Les Balances, en la rue Saint-Ouen ; La Croix d’Or, la Fleur de Lys devant Saint-Maclou ; La Fleur de Lys, sur le Robec, et nous en passons et des meilleures !
Du reste, une pièce rarissime, imprimée à Rouen, chez Jehan Dugort et Jaspar de Mortier, au Portail des Libraires, donne les dénominations de la plupart des tavernes, hôtelleries et triballes, sortes de débits de vin où l’on buvait debout — comme dans nos bars modernes. Cet opuscule, qui porte le titre : Le Discours démontrant sans feinte, Comme maint Pions firent leur plainte. Et les tavernes desbauchez, Par quoy les Tavemiers sont fâchez, avait appartenu à Dibdin, le bibliographe anglais ; à Charles Nodier, qui en avait publié des extraits en 1835 dans le Bulletin des Bibliophiles ; puis à M. William Martin, lorsqu’en 1878 M. Charles de Beaurepaire en publia, pour la Société des Bibliophiles normands, une reproduction qu’accompagne un savant commentaire. Plus de soixante-dix tavernes y sont citées, parmi lesquelles certaines ont donné leur nom à des rues : Le Panneret, Le Petit Salut, La Salamandre, Le Moulinet, Les Trois Mores, La Pomme d’Or, et bien d’autres. Le Livre des Fontaines, de Jacques Le Lieur, à la date de 1525, donne encore un certain nombre d’enseignes figurant sur les logis et les hôtelleries, soit dans le texte, soit indiquées sur le plan figuratif, si curieux pour la topographie du Rouen de la Renaissance. Les principales enseignes sont : Le Paon, Le Croissant, à l’angle de la rue Saint-Etienne-des-Tonneliers et de la rue Grand-Pont ; Le Bœuf, sur la place du Vieux-Marché ; L’Agnus Dei, place Saint-Vincent ; Le Cerf, à l’angle de la rue aux Ours et de la rue des Cordeliers ; Le Pèlerin, rue aux Juifs.
En feuilletant encore les Comptes et les délibérations des paroisses de Rouen, presqu'à toutes les pages, on trouve mention des hôteliers et taverniers de Rouen, soit pour des décès, des mariages, ou des baptêmes. Chose curieuse, les tenanciers des hôtels, qui étaient fort considérés, étaient désignés, non par leur nom patronymique, mais par le titre de maître ou de seigneur. Encore au XVIIe siècle, les femmes tenant hôtelleries ou auberges, sont qualifiées « dames » : Dame des Agnelets, du Chapeau-Rouge, du Coulomb, du Papegaud. Aubergistes et hôteliers étaient, du reste, si parfaitement identifiés avec leurs établissements que leur enseigne pouvait tenir lieu de nom de famille et qu’on trouvait couramment des indications ainsi conçues : l’enfant du Petit-Cerf (1555) , le fils du Bras d’Or (1608) , la sœur de la Fleur de Lys (1633) .
Il a été publié, par M. Ch. De Beaurepaire, dans le tome 12 du Bulletin de la Commission des Antiquités (1900-1902, p. 236) , toute une nomenclature des Noms et surnoms des personnes qui tiennent des maisons, servants à tenir hostellerie, pour être taxés pour un recouvrement de dettes, à la date de 1684, dettes engagées à cause d’un procès contre les Cuisiniers-Traiteurs. Il figure, dans le document, près de 150 enseignes pieuses, royales, armoiries et couronnes, enseignes fournies par des noms d’animaux ou de végétaux ; enseignes joyeuses, patriotiques, de noms de ville ou de pays. Dans la pièce elle-même, ces enseignes sont encore classées par quartiers et aussi par échelles, par catégories, dirons-nous aujourd’hui. Un autre document du XVIIIe siècle, à la date de 1742 (C 333 dans le fonds de l’Intendance) , présente encore une liste des hôtelleries, des cabarets et de 71 bouchons. Ces chiffres devraient encore être augmentés d’environ un douzième, parce qu’il manque un des douze tableaux de cette statistique par quartier.
Les enseignes marchandes, purement commerciales, sont encore fort nombreuses et on en a un aperçu très vivant, très curieux et fort original, dans les notes dues à la plume si alerte et si documentée de notre regretté ami Raoul Aube, dans les Vieux Papiers normands, publiés en 1924, dans la Société normande de Bibliophiles. Il y a là, parmi les reproductions de cartes d’adresse, les enseignes du Grand Chasseur, rue de la Grosse-Horloge, enseigne d’un balancier qui vendait toutes sortes de poudres de chassé ; l’enseigne du Lys royal, rue du Merrien, enseigne du cartier-dorminotier ; Au Soleil d’Or, enseigne d’un orfèvre de la rue du Change, qui fut transportée dans une auberge de Bonsecours ; Aux deux Croix couronnées, encore une enseigne de la rue du Change ; A la toison d’argent, rue de la Grosse-Horloge. Mais, déjà, paraissent le Flambeau astronomique, la série des petits Almanachs et le Journal des Affiches et Annonces de Normandie — notre ancêtre — où l’on pourrait encore faire une large moisson d’enseignes de toutes sortes ! Longtemps encore, et jusqu'à notre époque, on rencontra des enseignes amusantes et il y a une trentaine d’années, en parcourant les rues de Rouen, on en apercevait encore quelques-unes, qu’il nous sera permis de rappeler, maintenant que, pour des causes très diverses, elles sont disparues, remplacées, la plupart du temps, par le luxe des devantures et des étalages !
Disparue, par exemple, la vieille enseigne des Trois Empereurs, qui avait eu son histoire. Pendant toute la fin du Premier Empire, elle s'était appelée Hôtel de l’Empereur, ainsi qu’on peut s’en rendre compte sur d’anciennes listes des hôtelleries rouennaises, mais en 1815, pour pouvoir conserver Napoléon, on y avait adjoint les deux souverains étrangers. Ils étaient donc trois, vus à mi-corps : le Petit fondu, avec l’habit vert des Grenadiers qu’il porte dans Madame Sans-Gêne ; le tzar Alexandre et le papa beau-père François, empereur d’Autriche. L’enseigne, souvenir des temps glorieux de Tilsitt et d’Eifurth, avait été refaite et restaurée par un décorateur habile et, il y a une dizaine d’années, elle fut à vendre, mais ne trouva point d’acquéreur !
Disparu aussi un autre souvenir des gloires napoléoniennes, ce grand tableau du Prince Eugène, rue de la République, qui, en un riche costume d’apparat de belle allure, nous montrait le vice-roi d’Italie, le fils de Joséphine, dont Gros nous a laissé un portrait. Disparue également la petite statuette du Vieux Grognard, qu’on apercevait au-dessus de l’entrée d’un café de la petite place des Ponts-de-Robec, et qui faisait pendant à un autre poilu des guerres napoléoniennes, qui apparaissait sur une enseigne de la place Martainville.
Le souvenir de ces anciens troupiers de la légende impériale, se retrouve toujours cependant au Mont-Saint-Aignan : Au Grenadier, où on peut encore revoir le type de ces fantassins héroïques, remis à la mode par les Cahiers du Capitaine Coignet et bien d’autres mémoires militaires. Il y a une trentaine d’années, l’enseigne avait été refaite et repeinte. Maintenant, les enseignes belliqueuses ou militaires ont disparu et « l’esprit de Locarno » règne plutôt sur toute la publicité rouennaise. Mais il fut un temps où, sur l’avenue du Mont-Riboudet, se trouvait l’enseigne Au petit canon, où un bombardier du temps d’Henri IV pointait sa couleuvrine sur Rouen, des hauteurs de Saint-Gervais. Dans le voisinage, un concurrent avait arboré une autre enseigne guerrière, sous le titre de Au gros canon, dernier vestige de l’artillerie lourde !
Toute l’armée d’autrefois défila ainsi sur maintes enseignes rouennaises, et le Vieux troupier et le Petit tambour. Il y eut même pendant longtemps, au coin de la rue Pavée et de la rue de Grammont, une enseigne à l’honneur de la Garde nationale, dont Eugène Noël a parlé dans son Rouen, promenades et causeries. Elle représentait un superbe sapeur avec l’ourson en tête, et le tablier et les buffleteries10.2 blanches, escorté de ses sept enfants, également en tenue de sapeurs, qui avaient eu l’honneur d'être présentés au roi Louis-Philippe, qui honorait déjà les familles nombreuses. Deux de ses enfants étant morts, on modifia l’enseigne et, au lieu d'être représentés debout, les jeunes pompiers furent représentés étendus et jetés à terre par la Mort, et ce fut toujours : Aux sept pompiers rouennais.
Si, las de peintures militaires ou historiques, on désirait contempler quelques paysages classiques, on pouvait, par exemple, au-dessus d’une quincaillerie de la rue de la Grosse Horloge, là où se trouve actuellement la boulangerie Périer, contre l’arcade, contempler un grand panneau en longueur, fort bien peint et exécuté au commencement du siècle. Il représentait un port et arborait ce titre : Au commerce étendu. Un beau jour, cette superbe enseigne, signalée par E. De la Querière, disparut. Elle n'était pas cependant perdue. La maison sur laquelle était fixée l’enseigne Au commerce étendu appartenait à notre concitoyen, le général de cavalerie Le Villain qui, pendant la guerre, défendit vaillamment la trouée de Charmes. Il fit tout d’abord porter l’enseigne rouennaise chez lui, rue du Champ-du-Pardon, puis, dans une propriété de famille, à la Chapelle-sur-Dun, où elle fut développée et placée dans l’atelier du neveu du général, le sculpteur Raymond Houdeville, auquel on doit quelques bons bustes.
Il y avait encore, il y a une trentaine d’années, une foule d’enseignes, brossées de tous côtés, souvent fort amusantes. Vous souvient-il du Bon nègre, que le brave peintre Vignet avait brossé sur un coin de la rue de la République, au-dessus du magasin du marchand de couleurs Lambin ? Tout en broyant ses couleurs, le bon nègre riait en montrant toutes ses dents. Vous souvient-il du grand tableau : A Saint-Nicolas, au coin de la rue portant ce nom et de la rue des Carmes ? Disparu également. Il montrait le vieil évêque de Myre, imposant les mains aux trois petits enfants, se dressant à genoux dans le saloir, suivant la tradition :
Longtemps, une autre enseigne très romantique, très largement enlevée, résista au coin de la rue Saint-Julien et de la rue du Pré. C'était celle du Bon Boc, représentant un reître superbe de Roybet, dans un juste-au-corps vert olive, levant joyeusement son vidrecome10.1, en une taverne enfumée où, dans le fond, s’arrondissaient les tonnes et les futailles. C'était un des bons élèves de l’Ecole des Beaux-Arts, le peintre Ruffin, qui avait brossé sur la muraille, un jour de fête, cette truculente fantaisie. C’est encore Ruffin, qui avait signé à la gloire d’un apéritif fameux, et qui existe encore, une immense enseigne : un Berger qui, en laissant paître ses moutons, courtisait au coin de la rue Lemire, une paysanne d’opérette.
La Cruche cassée de la place de la Haute-Vieille-Tour ne fut pas peinte par Greuze, mais elle fut exécutée par un artiste qui n'était pas sans mérite, Gaston Lespine, et qui fut un excellent camarade, trop tôt disparu. C’est lui qui avait peint cette figure de robuste paysanne, contemplant, toute étonnée, les débris de sa cruche tombée à terre. Heureusement que, pour la distraire, elle peut regarder en face, les figures riantes des Deux nègres.
Voilà encore une très jolie enseigne, dont le titre n’est pas disparu. C’est la Pantoufle de Cendrillon de la rue de la Grosse-Horloge, où l’envoyé du Roi, en brillant costume Louis XIII, essayait la pantoufle de vair à la Petite Cendrillon. Certainement, Edouard Fournier, qui a classé les enseignes par genre et par origine, aurait classé celle-ci parmi celles inspirées par les pièces de théâtre, par la Cenerentola de Rossini, qui mit en musique le fameux conte de Perrault. Aujourd’hui, le tableau est disparu.
Les enseignes humoristiques sont maintenant assez rares. Elles étaient assez nombreuses autrefois. Il y avait, par exemple, les enseignes à rébus, si nombreuses en Picardie, à Amiens, où on a écrit sur elles tout un volume très amusant. C'était, rue Cauchoise, dans un magasin, orné aujourd’hui d’un luxueux décor de marbre, renseigné du Brise-tout, peinte par le caricaturiste Jean Légeron. Le Brise-tout, Casse-tout, était représenté mettant à sac les plats, les soupières, et faisant voler les assiettes !
Enseigne humoristique également, l’inscription de la rue Dufay, en face la Mare du Parc : « On est mieux ici qu’en face ! » Sur un élégant magasin d'étoffes luxueuses, dans la rue Grand-Pont, on voit aujourd’hui deux lionceaux affrontés, tirant à pleins crocs sur une pièce de soie, qu’ils ne parviennent pas à déchirer. Cette composition ingénieuse rappelle une enseigne qui s'épanouissait autrefois à la devanture d’un bottier du quai Saint-Sever, montrant un lion secouant une botte vernie, et au-dessous cet alexandrin bien frappé :
C’est la célèbre enseigne de la rue Martainville, qui se trouvait à l’extrémité de la vieille voie populaire, en face la rue Saint-Eustache, non loin de l’ancienne Cour du Lièvre : La femme sans tête, représentée, privée de son « chef » , en une somptueuse robe bleue, à manches bouffantes, qui se détachait sur la colonnade d’un palais. La mère Lefebvre y débita longtemps des platées de fèves à la crème, mais cette brave commère est, depuis longtemps, disparue ! Cette enseigne de La Femme sans tête, ou. .. De la Bonne femme, joyeuseté très populaire, se retrouvait, du reste, au XVIIe siècle, rue des Charrettes, rue Saint-Julien et rue de Sotteville. La rue Martainville fut de tous temps bien fournie en tavernes, cabarets et brasseries : Le Bras d’Or, cité dès 1572, et qui a survécu jusqu'à nos jours ; L’Ecu de France, La Fleur de Lys, L’Ami du Cœur, Le Pot cassé, Les Quatre fils Aymon, Le Bon Vigneron et Le Passe-Temps, rue du Figuier et Le Coq hardi, rue de la Vigne.
Que d’autres enseignes il resterait à signaler qui sont aussi disparues ! Et le Pierre Corneille, en pied, d’après Lebrun, qui ornait une maison de la place des Arts, et le portrait du chansonnier Béranger, à l’angle de la rue du Plâtre, et la tête de Jupiter de la Barbe d’Or, rue Grand-Pont, où se trouvent les Nouvelles Galeries, et le Colosse de Rhodes, hardiment planté au coin de la rue Ganterie et de la rue Jeanne-d’Arc, et le Vase couronné, la plus ancienne des enseignes d’orfèvres de la Ville de Rouen, qui a été enlevée de la place de la Calende. Il est vrai que d’autres enseignes ont surgi et ne sont pas moins amusantes que les anciennes. Et le Cygne rouge et le coquet Poussin bleu qui détache sa silhouette sur les vieilles pierres grises de l’ancien Hôtel de Ville, et la Vieille Tricoteuse, et L'Ouragan, titre bien trouvé d’un marchand de parapluies, et L'Incertain, autre enseigne d’un fabricant de riflards, et les magasins A la Fiancée, Au Bonheur des Dames, qui emprunte son titre à un roman célèbre de Zola, et Aux gars normands ; Au Chrysanthème ; À l’ile de Madagascar et son amusante enseigne en ferronnerie de l’ami Clairet ; A la Vieille Maison, dans la rue Saint-Romain ; Le Lion Noir vantant son cirage sur un grand mur de la rue Thiers, et la vieille maison des Abeilles, et le Corset Perséphone, et Le Grillon, et L’Eglantine, et L’Indispensable, et la Belle Jardinière, et la Petite Jeannette, et la Gerbe d’Or et le Roi d’Yvetot ! Pourquoi l’enseigne disparaît-elle ? Parce que dans la rue encombrée, il ne peut plus exister de flâneurs, et parce que l’auto rapide ne permet plus de lire et de regarder les enseignes du bon vieux temps. Et cela nous fait songer à un amusant dessin d’Abel Faivre : un grand car-automobile, bondé d’Anglais, dévalant comme une trombe déchaînée devant le portail de Notre-Dame de Paris. Et le guide, debout, qui s'écrie, suivant son traditionnel boniment : « Examinez le fini des sculptures ! »
Depuis qu'à propos de la vente par les Hospices de trois immeubles de la rue aux Ours, portant les numéros 11, 13 et 15, on a évoqué la mémoire de Roland et de sa femme l’illustre Madame Roland, qui jouèrent un si grand rôle dans le drame de la Révolution, on a pu se demander si d’autres logis, hôtels d'émigrés ou galetas de terroristes, n’avaient pas, eux aussi, conservé jusqu'à nos jours, malgré mille transformations, le souvenir tragique d’autres événements.
Il est assez logique pour rappeler les faits qui se sont déroulés dans ces vieilles demeures, de suivre un peu l’ordre chronologique. Voici, par exemple, sur la place de la Rougemare, au coin de la rue des Carmélites, une maison révolutionnaire peu modifiée, tout au plus partagée en deux, qui fut la demeure du malheureux avocat, Georges-Michel Aumont, qui faisait signer une pétition en faveur de Louis XVI. C’est là, devant cette maison portant le n° 7, que toute une foule de gens vinrent apporter leurs signatures, ce qui motiva une terrible émeute. Elle se termina par l’arrestation d’Aumont et de Jacques Leclerc, directeur de la Chronique nationale et étrangère, rue Dinanderie, arrestation qui entraîna leur mort par la guillotine, le 18 septembre 1793. Cette maison, dont le Journal de Normandie (n° 59) en 1790, donne une description complète, avait été acquise par Aumont, d’un médecin de Neufchâtel, Charles Bunel ; il en possédait, du reste, une autre sur la place, puis des fermes à Pissy-Pôville, à Barentin. Dès 1791, toutes les petites maisons du côté sud, qui appartenaient en partie sur la Rougemare à l’abbaye de Saint-Ouen, avaient été vendues comme biens nationaux. En ce coin, classé comme un repaire d’aristocrates, avait également habité un maître de danse, émigré en Hollande, du nom de Cabeuil. Il n’en fallut pas plus, pour qu’en 1793 on fasse une longue perquisition de police chez sa femme restée en France.
Voici encore, sur la place de l’Hôtel-de-Ville, le vieil hôtel en pierre où le Journal de Rouen est installé. La cour d’honneur a conservé encore grande allure, avec son pavillon du fond, qui fut, il y a quelques années, surmonté d’un étage. Eh bien ! Cette cour d’honneur fut tout à coup envahie à la pointe du jour, le 12 juillet 1789, par une foule hurlante, turbulente, de carabots de Martainville qui, depuis deux jours, arrêtaient les convois de blés et échangeaient des coups de fusil avec les cavaliers du régiment de Navarre. C'était l’hôtel des Godart de Belbeuf, grands panetiers de Normandie, où vivait alors un descendant, procureur général au Parlement, que les émeutiers rouennais visaient depuis longtemps. Ce jour-là, on se contenta de forcer la porte sur la rue des Murs-Saint-Ouen, de piller, de briser les meubles et de brûler les titres nobiliaires, les maîtres étant à la campagne. Mais, en 1793, on arrêtera Godard de Belbeuf en son château de Belbeuf et on l’incarcérera à Saint-Yon. Quant à sa femme et à sa belle-sœur, Mme de Sesmaisons, filles de Laverdy, le premier éditeur du « Procès de Jeanne d’Arc » qui fut guillotiné à Paris, en 1794, on les jettera aux Gravelines.
L’Hôtel de la Première présidence, avec ses salons de réception, ses escaliers spacieux, sa cour d’honneur, devait assister à pareil spectacle, si on s’en rapporte au joli tableau de Boilly, où l’on voit M. De Fontenay, maire de Rouen, cherchant à calmer une foule d'émeutiers qui a envahi l’hôtel, devenu la Maison commune. À cette époque, le premier président Camus de Pontcarré a été obligé d'émigrer en Angleterre où sa femme, devenue couturière, pour assurer sa vie misérable, vend des travaux à l’aiguille.
Faut-il évoquer, pour rappeler ces premiers temps révolutionnaires, un autre logis assez aristocratique ? C’est l’ancien Bureau des Aides, dans la rue Sainte-Croix-des-Pelletiers, dont les restes sont encore existants dans l’immeuble de la Brasserie de l’Epoque. Il avait bien été, le 4 août 1789, saccagé, pillé ; la ferraille, les tournebroches, les beaux habits du directeur avaient bien été brûlés, avec toutes les paperasses de l’administration, mais le calme était revenu. L’hôtel était, du reste, habité par M. D’Herbouville, qui fut maire de Rouen et flirtait avec les idées révolutionnaires à la mode. Dans ses Mémoires, Mme de Chastenay, nièce d’Herbouville, a dépeint le logis de ses hôtes, milieu calme et tranquille, une rue paisible, agréable société, qui ne paraît point se douter de l’approche de l’orage.
Jeune et gracieuse, Mme de Chastenay, qui devait finir maîtresse de Réal, ministre de la police, s'était installée dans un grand appartement du second étage, dont les fenêtres donnaient sur une cour intérieure. On y déjeune, - mais le soir, on dîne dans les appartements de M. D’Herbouville. « Quand le souper était fini, écrit Mme de Chastenay, maman jouait au whist avec M. D’Herbouville, avec ma tante — c'était une Le Bascle d’Argenteuil — fort bien apparentée, avec la gouvernante de ses enfants. « Entre temps, pendant que son frère, vêtu d’une grosse redingote commune, allait en sabots à l’Académie de dessin, Mme de Chastenay jouait du piano dans la salle à manger. « Rouen était alors comme Venise, à l'époque du carnaval » : dit Mme de Chastenay, on y venait de tous les coins du monde. Et elle cite mille personnalités exilées de Paris, qui assistèrent aux réunions de l’hôtel de la rue Sainte-Croix-des-Pelletiers : le poète Boisard, l’auteur des Mille et une Fables, qui venait lire là quelques madrigaux de sa façon ; M. Benjamin Le Vavasseur, jeune officier d’artillerie qui venait de l’Isle de France et qui s'était épris d’un bel amour humanitaire pour les nègres ; MM. De Faucherets, aimable auteur dramatique ; Viennot de Vaublanc, plus tard membre de la Législative des Cinq-Cents et ministre de l’Intérieur. Et puis quelques jolies femmes ; Mmes du Bourg, de la Pallu, de Fontenette, d’Aubusson ; la maréchale d’Aubeterre, cachée à Saint-Sever, au n° 18 de la rue de Grammont, où elle fut arrêtée pour être jetée aux Gravelines ; une vieille demoiselle, Mlle du Hamel et ses nièces, Mlles Flavigny, bonnes musiciennes.
Même en ces temps troublés, la musique n'était point oubliée, et Mme de Chastenay esquisse la silhouette amusante de quelques amateurs d’ancien régime : celle de M. De Campuley, vieil original, musicien en illusion, qui, pendant des heures jouait du violon, tenant son archet de violon à deux pouces des cordes et répétant : « Je joue mentalement. .. » D’autres jouaient plus sérieusement, le violoniste Rode, le cor Punto, souvent venus pour accompagner Mme de Chastenay dans les petits concerts, organisés par elle, et enfin Garât, le divin Garât, le roucoulant Garât, le chanteur sans rival, qu’on allait arrêter et bientôt jeter dans les prisons de Saint-Yon.
Comme antithèse, et comme parallèle, brossons maintenant un intérieur révolutionnaire, celui de la Société Populaire, installée dans la rue des Fossés-Louis-VIII, alors rue de l’Aumône. C'était dans une maison, dans les parages de la maison Tribout, donnant sur la rue Ganterie. Elle appartenait à l’Hôtel-Dieu et une partie était occupée par la présidente Bunel et par M. D’Esteville ; la seconde partie était aussi habitée par un ci-devant, M. De Cerqueux, qui l’abandonna aux républicains rouennais. On peut aisément se représenter cette salle, aux grands jours de réunion, quand quelque motion patriotique y est agitée, dans le décor que l’architecte Thibault et le physicien Scanegatti ont aménagé. Sur les côtés des gradins où s’entassent les Amis de la Constitution. Au milieu, des bancs, des chaises, avec un grand poêle qui chauffe toute la pièce. Sur les murs couverts d’un papier à fleurettes, sur des consoles se détachent les bustes des sévères démocrates : Jean-Jacques Rousseau, Voltaire, Caton, Brunis, Franklin et même Louis XVI. .., qui disparaîtra plus tard. Au-dessous, quelques tableaux patriotiques suspendus le long des murs : La Déclaration des Droits de l’Homme ; une grande carte du département, chef-d'œuvre calligraphique du maître de mathématique Lefebvre ; un dessin représentant l’Autel de la Patrie et la Pyramide de la Fédération, aux Bruyères-Saint-Julien, don du citoyen Neveu ; puis, un tableau comparatif des heures, d’après la nouvelle division résultant de l'ère républicaine, offert par le citoyen Periaux. Au fond de la salle, se trouve le bureau, avec le fauteuil où trône le président. Sur les côtés, auprès de la tribune publique où les orateurs viennent lancer leurs motions et où se font les lectures des lettres envoyées des années, s’allongent les tables, où les secrétaires rédigent leurs procès-verbaux. Et partout, de tous côtés, des journaux : les Révolutions de Paris, de Prud’homme ; le Courrier du Département, de Gorsas ; le Journal de Perlet, la Gazette de Leyde. Tous les jours, un garçon du Café Mariolle, rendez-vous des plus fougueux jacobins, vient balayer, ranger les papiers et distribuer les rafraîchissements.
Que d’autres souvenirs on pourrait aussi évoquer en suivant les vieilles rues rouennaises ! Voici, rue aux Ours, la maison où naquit Boieldieu : sous la Terreur, le jeune musicien n’y habite plus. Il est allé se loger dans une maison disparue de la rue Grand-Pont, sur le côté aujourd’hui reconstruit à neuf, chez le luthier Brière. Par contre, la maison où demeurait son bon maître Broche, qui aimait assez la dive bouteille, et où était installée la Maîtrise de la Cathédrale, est demeurée. Vous la retrouverez, avec sa petite courette, dans la menuiserie Barbé, rue Saint-Romain. Dans la rue Beffroi, vous rencontrerez l’hôtel Lambert de Frondeville, ancien constituant, ancien président au Parlement, et délégué aux Etats Généraux, qui a été acquis par Lafosse, en frimaire an III comme bien d'émigré, et dont on vend le mobilier à l’encan. Rue des Bons-Enfants, appelée à cette époque la rue de Fontenelle, au 118, dont il est assez difficile de situer l’endroit, se trouve le logis où l’on arrêta Herye de Combray, dont la mère et la sœur, Mme Acquet de Férolles, furent les principaux accusés de ce mystérieux procès d’arrestation de diligences, qui inspira à Balzac sa Ténébreuse affaire, et après beaucoup d’autres, à M. Lenôtre, son étude historique sur Tournebut, si intéressante.
D’autres logis gardent le souvenir de ces arrestations rapides de suspects, en un temps où il ne faisait pas bon vivre. Au n° 17 de la rue d’Ecosse, par exemple, on arrête Mme de Clieu, la belle-fille de Gabriel de Clieu, l’importateur de café à la Martinique ; le café, richesse de la colonie. Dans une autre maison de la rue Saint-Eloi, au n° 26, on arrête Mme de Colbert, marquise de Maulévrier, qui possédait le château de Theuville et on l’envoie à Paris à la guillotine. Tout au bout de la même rue, au n° 57, habitait alors Matheus, qui fut le grand-maître de la maçonnerie écossaise à Rouen dès 1786, originaire de Welzheim, dans le Palatinat, qui devait jouer plus tard un grand rôle dans le haut commerce rouennais. Installé dans l’hôtel du Bourgtheroulde, place de la Pucelle, il devait y mourir.
Guillotiné également fut le comte de la Garde, officier de gardes françaises, qui, traqué par les agents de la police parisienne, fut arrêté à Saint-Sever, dans la rue de Grammont, au n° 19. Guillotiné également à Paris, son beau-frère, le maréchal des camps comte de Bourdeilles, pris et capturé à Boisguillaume. Dans la rue de la Seille, où avait habité Gideville, le correspondant de Voltaire, a « vers la fontaine » , un homme cause en 1793, devant l’hôtel d’Houquetot. On l’arrête. C’est un tout jeune homme, M. De Beausset, qui n’est alors qu’un simple écrivain, mais qui deviendra préfet du Palais, sous l’Empire, chambellan de Napoléon, puis grand-maître de la maison de l’impératrice Marie-Louise, dont les Mémoires sont bien connus.
Rue Damiette, l’ancien hôtel de Pomereu ou d’Aligre, fort bien conservé, existe encore ; là habita jadis au XVIIe siècle, lord Clarendon, chancelier d’Angleterre exilé. Là également, sous la Révolution, était venu se réfugier un vieillard de quatre-vingt-douze ans, ancien garde des sceaux de France et qui s’appelait Machault, comte d’Arnouville. Il y vivait avec sa femme et sa fille, quand eut lieu la « grande battue » de prairial. Deux membres d’un comité parisien de sûreté publique, flanqués d’un commissaire de police rouennais, Louis Garant, envahirent l’hôtel de la rue Damiette et envoyèrent tout le monde à Paris, où le vieux garde des sceaux mourut bientôt, dans la prison des Madelonnettes. Dans une petite rue rouennaise, fort tranquille, qui n’a guère changé d’aspect, dans la rue des Carmélites, arrêtez-vous devant l’ancien couvent des Carmélites qui rejoignait la rue du Vert-Buisson. C’est là qu’un beau matin, on arrêta M. De La Borde, l’auteur bien connu des Chansons de La Borde, député aux Etats généraux, qui avait eu le tort d'être fermier général. On le lui fit bien voir en le guillotinant à Paris, le 4 thermidor 1793. Constatons, en passant, que la rue des Carmélites s’appelait alors rue des Préjugés-Vaincus !
Dans la rue de la Chaîne, au n° 24, se trouvait autrefois un hôtel canonial avec une belle bibliothèque qu’occupait un chanoine du Chapitre, M. De Lurienne. Pendant quelque temps, fui aussi, comme d’autres prêtres, par exemple Michel Damphemet, qui fut guillotiné à Rouen, sur le Vieux-Marché, s'était enfui et caché. Dénoncé, le chanoine de Lurienne fut jeté dans la prison du Luxembourg, puis condamné à mort, le 9 messidor an II. À ce propos, on s’est demandé dans quelles maisons les prêtres réfractaires avaient bien pu continuer à dire la messe. On a cité à l’encoignure de la rue du Champ-des-Oiseaux et de la petite rue de l’Avalasse, aujourd’hui la rue Louis-Mailliot, une petite maison habitée par M. Et Mme David, où un prêtre qui n’appartenait pas au diocèse de Rouen, l’abbé Ledotix, ancien curé d’Argenteuil, disait souvent la messe. Un autre prêtre, l’abbé de Chavannes, d’après certaines notes de l’historien de Duranville, la disait aussi rue Porte-aux-Rats et même la chantait avec quelques fidèles rassemblés. Leurs chants étaient si retentissants qu’on les entendait au dehors et qu’un brave garde national, habitant dans le voisinage, crut devoir les avertir de se taire, dans leur intérêt. À côté de toutes les victimes et de tous les persécutés, il est curieux de mentionner aussi les maisons qui rappellent les souvenirs des terroristes ou des conventionnels en mission. Il eût été intéressant de savoir où Carrier, le futur auteur des noyades de Nantes et des « mariages républicains » , quand il vint à Rouen avec le conventionnel normand Pocholle, habita, mais on l’ignore. Par contre, d’autres délégués de la Convention, chargés de la surveillance des subsistances, Legendre et Louchet, auxquels se joindra en septembre 1793, Delacroix, le père du grand peintre romantique Eugène Delacroix, se logeront en la rue du Moulinet, dans l’ancien hôtel de Bigot, émigré, et en prendront à leurs aises avec les bons vins de la cave. C’est une sorte de droit que ce logement accordé sans rien payer, car plus tard, le conventionnel Siblot l’exercera à son tour, en allant habiter chez l'émigré Baillard de Quichainville. Rappelons maintenant, entre bien d’autres, les adresses de quelques hommes politiques rouennais. Pillon, l’avocat rouennais, qui fut maire de Rouen pendant la période terroriste, habita longtemps, pendant sa jeunesse, au n° 122 de la rue Beauvoisine, puis s’en fut rue de l’Ecole, auprès de son beau-père Barberey ; le médecin Hanche, l’aïeul de tous les Blanche, jusqu’au grand peintre actuel Jacques Blanche, habita rue Saint-Gervais, 29, puis finit sa vie dans la maison portant le n° 7, rue des Bons-Enfants. Haraneder, qui était un Basque, originaire de Saint-Jean-de-Luz et joua un rôle considérable dans les événements rouennais, habitait alors dans la rue du Bac, n° 32, en un logis où le chirurgien Guyet, officier municipal lors de la réaction thermidorienne, se suicida, en se coupant le cou avec un rasoir. Jacques Darcel, l’aïeul de toute une lignée rouennaise, enrichi par l’achat de nombreux biens nationaux, habitait alors une petite maison de la place de la Pucelle, au n° 8, dont le balcon s’orne encore du monogramme de la famille.
Ainsi on pourrait, si on voulait poursuivre cette nomenclature, retrouver encore, sous plus d’un toit oublié, les souvenirs de ces temps agités.
Quand tous les peintres paysagistes, hôtes ordinaires des bords de la Seine, devraient briser pour jamais palettes et pinceaux, on devrait leur interdire d’inscrire sur le catalogue de leurs expositions : Le Pré aux Loups, et les prier d’inscrire tout simplement : Le Pré au Loup !
Il faut bien se dire qu’il n’y a jamais eu de loups dans ces parages. Ah ! Certes, leurs bandes furent nombreuses au XIVe siècle, dans les forêts autour de Rouen, assez nombreuses pour qu’on créât dès lors à cette époque, des offices de louveterie et une « taille des loups » , une sorte d’impôt qu’on percevait sur les paysans, à deux lieues de leurs chaumières. Mais l’endroit qu’on veut décorer du surnom un brin romantique de Pré aux Loups, n'était pas un vallon forestier comme le Val des Leux à Caumont, ou un quartier boisé comme le fut Le Chêne à Leux, en la forêt de Roumare. C'était un vaste marais, un mauvais marais. Un malpalu, faisant suite au « Vivier de Martainville » , et traversé, sillonné par les méandres des petits bras et ruisseaux de l’Aubette et du Robec, allant rejoindre paresseusement la Seine. Tout ce vaste domaine, formant aujourd’hui l’esplanade du Champ-de-Mars, la caserne Jeanne-d’Arc, le quartier de la Nitrière, le quai aux Celliers, était un terrain aquatique où s'écoulaient des canaux fangeux, dont les bords étaient hérissés de touffes de roseaux frémissants, de joncs aquatiques, de glaïeuls, de plantes d’eau, qui croissaient à l’ombre des aulnes, ou des têtards gris des saules. Jamais des loups, même traqués, poursuivis, ne seraient venus chercher un refuge dans ces retraites, la plupart du temps envahies et noyées par les crues du fleuve refoulant l’eau des rivières. Pas donc, de ce côté, la moindre queue de loup ! Dans les prairies qu’arrosait la Seine, le « Petit Chaperon rouge » aurait pu se promener en sécurité !
Suivant Charles Richard, ancien archiviste de la ville de Rouen, l’origine de cette appellation si connue et si populaire n’a rien de bien merveilleux et la gent louvetière y est tout à fait étrangère. La dénomination si souvent répétée, viendrait de ce qu’un pré s'étendant devant la Seine avait été fieffé à un brave homme nommé Le Loup, dont la famille existe même encore de nos jours. Et nous verrons que c’est exact.
Or, l’usage de décliner certains noms, conservé jusqu'à notre époque en Normandie, était au XVIe siècle partout répandu, et le pré qu’occupait Le Loup fut désigné par la voix publique sous le nom de Pré au Loup, pour pré à Le Loup. Carrément, on supprimait l’article le ou la. Ils se déclinaient si bien, que ces noms, qui, à l’origine, avaient été surtout des surnoms, prenaient même très bien le pluriel. À Rouen, la famille des Mustel est souvent appelée Les Mustiaux, le « rôle des Mustiaux » . Dans une charte de 1321, citée par H. Moisy, dans ses Noms de famille normands, on trouve Les Fèvres, Les Mire, Ricardus, Colinus et Guillelmus Les Potiers. Cette manie si commode de décliner les noms propres était poussée jusqu’au point de désigner une jeune mariée ou une veuve — plus ou moins joyeuse — par le nom de famille de son mari, en donnant une désinence féminine à ce nom et en substituant à l’article masculin, l’article féminin. Par exemple, la femme de Le Loup, le fieffataire9.1 des prairies bordant la Seine est parfaitement appelée « La Louve » . On trouve très bien au Moyen-Âge, et Giry, dans son Traité de diplomatique, en a cité un très grand nombre d’exemples, des mentions comme : Pétronille la Paumière, qui est la femme du sieur Paumier, ou Le Paumier ; Rogière la Saunière, l'épouse d’un sieur Le Saunier ; Colette la Héricière, la conjointe d’un sieur Le Héricier.
Telle est certainement l’origine des noms de famille en France sous une forme féminine : La Martine, La Rouate, La Mauve, La Doucette. Les noms patronymiques se déclinaient parfois si bien, que les sobriquets qui formèrent parfois les noms, se déclinaient aussi. C’est l’origine de noms de famille comme Alamargat, Alaboisette et Alapetite, le nom du préfet du Rhône, devenu gouverneur de l’Algérie et dont Clemenceau, toujours caustique, disait : « Alapetite, ce n’est pas un nom, c’est un toast ! » .
Le Pré aux Loups est donc le Pré au Loup, mais le Pré au Loup, autrefois n'était point situé, mais pas du tout, où on le place aujourd’hui, dans le voisinage de l'église Saint-Paul. Au Moyen-Âge, au commencement du XVIe siècle, il se trouvait, tout au contraire, tout à fait à côté de la Tour Guillaume-Lion, près de la Seine, en avant des murailles de la cité, que longeaient les fossés de la ville, remplis par des eaux dérivées de l’Aubette, grâce à une écluse. Le long de cette muraille, sur un retour, se trouvait la Tour carrée, appelée aussi la tour d’Aubette et la Tour à Yart, parce qu’au XVIIe siècle, un gardien de ce nom y avait résidé. Commencée en 1394, elle fut achevée en 1405 et elle a été démolie, vers 1869, pour la construction d’une usine. En réalité, le Pré au Loup était une grande prairie située sur les terrains où s'étendait jadis l’ancien Jardin des Plantes et que traverse actuellement la rue Armand-Carrel, ouverte en 1844.
L’emplacement général du Champ-de-Mars, tel que nous l’avons décrit, se divisait en trois parties : Le Pré au Loup, puis le Pré aux Bœufs, et enfin le Pré aux Celliers. Tout d’abord, le Pré au Loup, d’après les Archives municipales (Liasse 55) , était une dépendance du fief de l’Ile Notre-Dame, fieffée très anciennement à Jehan Legras, le 16 juillet 1377 ; elle était bornée, dit l’acte, « d’un côté par l’eau de Seine, d’autre bout le palis (la palissade de la ville de Rouen) , d’autre bout l’eau d’Aubette et d’autre bout Jehan Duval, qui représentait Le Pelletier, sieur de Martainville » . Il possédait le grand fossé d’Aubette, le principal canal qui longeait la muraille de la ville depuis la Porte Martainville, où se trouvait le batardeau, jusqu'à la Tour Carrée.
En 1847, cette prairie, qui devint le Pré au Loup, comme faisant partie du fief de l'Ile Notre-Dame, était louée par le Chapitre de la Cathédrale à un sieur Delaplanche, qui toucha 8 livres d’indemnité, quand la Ville prolongea la muraille d’enceinte de ce côté. Elle fut louée ensuite à un sieur La Chesnaye, avec lequel la Ville engagea un long procès devant le Bailliage et devant le Parlement. Les Échevins l’accusaient d’avoir construit un petit pont sur l’Aubette, d’avoir obstrué ce fossé d’Aubette, d’avoir
On nomma des experts, Royer Brunet, maître charpentier, artilleur du Roy ; Thomas Le Galloys ; Guillaume Touchet, maître des œuvres de maçonnerie. Ce dernier n’est-il pas le constructeur de l'église Saint-Vincent ? Tant bien que mal, le sieur de La Chesnaye se défendit et fit valoir ses droits. Il raconta que sa prairie, dénommée l’Ile Notre-Dame, était plus étendue vers la Seine, mais que des terres, des saules avaient été enlevés par le flot et que les « charpentiers concavaient le quai pour leur commodité » . C’est pour compenser ce déficit qu’il avait procédé à des atterrissements nouveaux. Il prétendait de plus que les bateaux n’avaient jamais remonté par ce fossé de la Ville, le long des murailles de la ville ; que le batardeau n’avait pas été fait « pour la fortification, mais par le bailli Picard, pour conserver le poisson du Vivier de Martainville » . Nicolas de La Chesnaye, qui était receveur du domaine du Roy, s’appuyait sur une fieffe, faite en 1473, et sur un mémorial de Jehan Masselin, lieutenant-général de la Vicomté, rédigé en 1487.
À l’enquête, des témoins vinrent déposer ; un vieux bonhomme, Colin Levasseur, déclara que sur le fossé bordant la muraille il avait vu des saules, avait « lavé là des laines » et vu construire la muraille sur pilotis. D’autres voisins, Robert Le Tellier, Thomas Missant, Lerebours, affirmèrent aussi qu’il y avait là des osiers qu’on ébranchait, des roseaux et du poisson. Condamné par le Bailliage, Nicolas de La Chesnaye, propriétaire de ce pré de l’Ile Notre-Dame, devenu Pré Albin, fut aussi condamné en 1534 par un arrêt du Parlement de Rouen, qui mit à néant l’appel qu’il avait fait contre la Ville et le Chapitre. Le Pré Albin, en 1542, passe à un sieur Jehan Le Prévost, adjudicataire, qui a été condamné, le 20 octobre 1542, par la Vicomté de Rouen, à payer pour sa fille 8 livres de rente au Chapitre. Plus tard, en 1582, le Pré Albin est encore loué à François Amette, de la paroisse Saint-Maclou, qui, longtemps, posséda et donna son nom à l’Ile Lacroix actuelle, puis à sa femme, Marie Gieffroy. En mars 1583, adjudication lui avait été faite de ce pré, d’une maison qui avait été construite dessus,
Mais au commencement du XVIIe siècle, pour la première fois, on voit que l’ancien Clos Albin est occupé en 1605-1606 par un nommé Le Loup, qui donnera son nom au pré avoisinant la Tour Guillaume-Lion, et qui gardera son nom jusqu'à nos jours. En 1605, ce sieur Simon Le Loup est mort et sa veuve, née Jeanne Leconte, entame un procès avec son voisin, un autre propriétaire de pré, au bord de la Seine, un sieur Christophe Ravallet, pour avoir passé, repassé ses gens, « charrettes et brouettes par-dessus son héritage » . Elle l’avait fait déjà condamner en 1601, pour ce même délit, à 3 livres d’amende. En 1606, un arrêt du Parlement permet toutefois en dépit de la veuve Le Loup, « la Louve » , de
Dès à présent le nom de Pré au Loup est donné à ce terrain. À propos de ce procès, il existe aux Archives municipales (Liasse 56) un dessin à la plume, colorié, qui mériterait bien de figurer dans la Galerie d’histoire locale, car il donne d’une façon très réaliste, l’aspect du vrai Pré au Loup.
On y voit tout le fleuve : la Grande rivière de Sayne; la Porte Guillaume-Lyon, et en face le Quay aux batteaux. Bordée de saules, coule la dérivation de l’Aubette, devant la Tour carrée, coiffée d’une girouette ; à son embouchure, elle est traversée par un petit pont, donnant accès au Pré au Loup. On aperçoit, sur le rivage de la Seine, la maison de la veuve Le Loup, dans la prairie, où sont reposés des tas de bois et de planches, et où s’alignent « des perches à étendre le linge » , dit le dessin. Un fossé, qui se termine par une sorte de barrière à son embouchure, sur la Seine, dénommé sur le plan Baricacque, sépare le Pré au Loup du Pré Ravallet, où se trouvaient également deux maisons vers la Seine et où s'étendaient également, dans la prairie, des perches à linge. Au-delà de ce Pré Ravallet, venant du fond du Champ de Mars, se déroulait au milieu de la prairie, ombragé par des saules et des peupliers frissonnants, « un ruisseau nommé Aubette existant en 1655 pour décharger le trop-plein de la rivière Aubette » , dit un plan curieux, levé en 1655, au sujet d’une réclamation sur deux acres de cette prairie par la Ville.
Maître Ravallet, installé là était un « dépéceur des vieux bois des bateaux » . Aussi n’est-on pas étonné de trouver dans le Journal des Échevins, de 1660 à 1690 n° 307), mention de la descente
La prairie de Ravallet s’appelait en réalité le Pré aux Bœufs et n’appartenait pas du tout à la Ville de Rouen. Elle contenait cinq acres, deux vergées et relevait du Prieuré de Saint-Michel. Elle ne se rattachait point à la paroisse Saint-Maclou, mais à la paroisse Saint-Paul. Relevant du Prieuré de Saint-Michel, le Pré aux Bœufs, qui formait la partie principale du Champ de Mars, appartenait aux Le Pelletier, seigneurs d'Étouteville et de Martainville, qui en ont rendu aveu en 1578, le 15 février 1627, le 17 avril 1640, le 13 janvier 1647. Des alliés des Martainville, François-Alexandre Carré de Saint-Gervais, qui avait épousé Marie-Anne-Cécile de Martainville, fille de Roger de Martainville, vendit 3 acres au Prieuré de Saint-Paul, et en 1712, deux acres 2 vergées à l’Hôtel de Ville, où se trouvaient quelques maisons et des jardins « du côté de l’esplanade des Casernes du Pré au Loup » et de la Nitrière. Il y en avait une à Barjolle, entrepreneur, et quelques autres, dont le prieur du Mont Saint-Michel, en 1786, Thomas Kennedey, chanoine de Cambrai, rend aveu à l’Hôtel-de-Ville. Cette vente de propriétés et de jardinages abornant, même le Chemin neuf, « l’avenue de Saint-Paul » qu’on venait de créer par Carré de Saint-Gervais, fut faite moyennant 4.000 livres, comptant
Pour nous résumer, le Pré au Loup actuel, si cher aux paysagistes, qui romantisent son nom en Pré aux Loups, ne se trouvait en aucune manière à l’endroit où on le situe actuellement et où tant de grands peintres ont placé leur chevalet, entre autres Claude Monet et Lebourg. À cet endroit, se trouvait le Quai aux Celliers, ainsi nommé parce que les marchands de boissons qui étaient encore en 1408 dans ce quartier, avaient là leurs « loges » avant d'être transférés sur le port, près de la porte Guillaume-Lion, au fond dans le primitif Pré au Loup. En passant, n’avez-vous pas remarqué que la famille Le Loup actuelle, qui dirigea pendant si longtemps l’ancien Château Beaubet, à l’extrémité de l’Ile Lacroix, habita auprès de la porte Guillaume-Lion, où sur l’enseigne on lit encore Café Le Loup.
Le Pré du Quay aux Celliers contenait environ 6 acres 17 perches avec un petit manoir. Il était borné par le ruisseau dérivé de l’Aubette, qui le séparait du Pré aux Bœufs, par le couvent des Pères Augustins, au fond du Champ de Mars où sont les établissements Longère et par la Seine. Toute cette grande prairie appartenait aux Chartreux de Saint-Julien, même la maison d’un sieur Cottard dont le jardin bornait la propriété de l’abbesse de Montivilliers, qui avait droit à la « première herbe » sur ce domaine fort étendu, qui se trouvait à l’endroit où l’on fonda en 1786 les premiers chantiers à bois, l’usine d’incinération des ordures ménagères et l’endroit qu’on appelle aujourd’hui le Pré au Loup !
Défiguré, mutilé, ravagé pendant les longues années de guerre, par des établissements et des installations de tous genres, qui l’avaient envahi, qui s'étaient emparés de ses centre-allées, pour y poser des rails et y créer des voies d’accès, au détriment de sa majestueuse allée de beaux arbres, si souvent reproduite dans les tableaux de Martin ou d’Hubert-Robert, le Cours-la-Reine, ancienne promenade, qui eut son heure de célébrité, était depuis longtemps condamné. C’est une victime de la grande guerre et un peu aussi du sans-gêne et de la liberté que prirent avec nos monuments et nos promenades traditionnelles, jusqu’alors respectées, certains de nos bons Alliés, qui sont partout chez eux. Au moment où l’on vient, par un ukase gouvernemental, de décréter sa mort, il peut donc être intéressant d'évoquer les souvenirs des temps glorieux où fut créé le Grand Cour ou le Cours-la-Reine, dont le nom rappelle celui donné à la promenade parisienne par la reine Marie de Médicis en 1616.
À Rouen, c’est à la jolie Mme de Longueville, liée alors par une sérieuse passion avec La Rochefoucauld, la sœur du Grand Condé, l’héroïne de la Fronde, qu’est due la création du Cours-la-Reine, qui va disparaître. Rouen lui avait fait un accueil charmant, quand elle y vint, en 1648, avec son mari, Henri de Longueville, nommé gouverneur de Normandie. La duchesse, qui était alors enceinte, avait été reçue au Logis du Roi, à l’abbaye de Saint-Ouen, et avait assisté avec ses invités, notamment la duchesse de Portland, à des concerts de violons, à des collations de confitures, à des feux de joie et d’artifices. Elle témoigna seulement sa surprise de voir que la vieille capitale normande ne possédait pas, à l’encontre de beaucoup d’autres cités — de Caen et de sa grande prairie, par exemple — un lieu de promenade et de divertissement. Il fallait à tout prix faire disparaître cette lacune.
Obéissant aux vœux de la duchesse, le duc de Longueville fit alors représenter à M. Voisin, sieur de Guenonville, premier échevin de Rouen, qu’il désirait donner à cette bonne ville une belle promenade et à ce sujet, dresser un cours sur les prairies dépendant du vieux prieuré de Grandmont, installé dans ces parages depuis les ducs, qui avaient là leur Parc de Rouen. Pour ce, la dépense serait modique. Il suffirait de dédommager les religieux des terrains — de simples prairies au bord de la Seine — qui seraient employés pour la nouvelle promenade.
Les braves Échevins, déjà amis des économies, résistèrent plusieurs fois en plusieurs réunions. Ils avaient des préoccupations plus urgentes. La peste ravageait la ville et la misère était grande. Enfin, sur les insistances répétées du duc de Longueville, le 18 juin 1650, un contrat d'échange était signé entre les religieux de Grandmont et la Ville. Ils abandonnaient 3 acres de prairie, le long de la Seine, et les Échevins cédaient au prieuré 4 acres en la vallée d’Yonville, loués 180 livres, plus une rente annuelle de 16 livres payée par la Ville.
On put dès lors se mettre à l'œuvre : creuser le fossé du côté du sud, dont l’entretien revenait aux religieux, fossé qu’aux deux extrémités deux ponts traversaient, permettant les charrois pour les voitures allant à Oissel, à Saint-Étienne-du-Rouvray, à Tourville et dans les quartiers voisins ; organiser le cours sur 60 pieds de largeur ; réserver le chemin de hallage ; planter la grande allée et les contre-allées réservées aux promeneurs.
Toutefois, on s’aperçoit bientôt que cette promenade était bien restreinte et ne répondait pas au but poursuivi. Il fallait agrandir le Cours ancien en y ajoutant un cours nouveau. On eut alors recours aux Jésuites, qui avaient succédé aux moines de Grandmont. Par un contrat du 23 février 1668, ils cédaient à la ville 5 acres et demi de pré. Déjà, la création du Grand Cours avait occupé le pré de la Tuilerie, où passe aujourd’hui la rue de Seine, la Mantelle et le Pré-aux-Bœufs, où a été édifiée la gare actuelle.
L’extrémité du Cours-la-Reine, où se trouvent les Bains du Galet, fut donc prise sur la prairie appelée La Grande et Petite Angle, et prolongée en droite ligne. C’est sur ce chemin de hallage, qu’au moyen âge les corporations venaient accompagner les pèlerins partant pour Saint-Jacques-de-Compostelle, Rome et Jérusalem. En échange de cette prairie et de ces fossés, coupés par quatre passages libres et par un pont de pierre avec écluse sur un ruisseau se jetant à la Seine, la ville accordait aux jésuites une pièce de pré de 3 acres dans les prairies de Sotteville, et un jardin légumier derrière le Vieux-Palais dit Le Pré de la Bataille. (Arch. Municipales : Tiroir 57.)
Un nouvel aménagement au Cours-la-Reine fut encore entrepris en 1672, sur les conseils du Premier Président au Parlement, Claude Péllot. Il s’agissait d'élargir l’entrée du Cours, trop étroite. Pour parvenir à ce but, par un accord avec les frères de Grandmont, en 1675, signé par le prieur A. Fremont et le procureur H. Le Carbonnet, après arrêt du Parlement, on abattit, vers le Sud, près le Pont-de-Bateaux où commençait le Cours-la-Reine, des maisons appartenant aux sieurs Gosmont père et fils et avant eux, au moyen âge, à la famille Le Portier ; on compléta alors par des plantations la belle allée d’arbres. Cette acquisition fut faite grâce à l'échange de deux maisons, rue Saint-Éloi et d’une autre rue Saint-Vivien, nommée La Terrière, en face la rue de l'Épée, maison où la Ville distribuait au moyen âge la « terre à foulon » aux drapiers de Saint-Nicaise.
Le Grand-Cours, à partir de cette date, devint alors une promenade fort agréable et très fréquentée, surtout par la jeunesse rouennaise. Dès lors, son histoire se déroule paisiblement, sans grands incidents. Un procès assez long entre la ville et un sieur Roland, fondateur du prieuré de Grandmont, vers 1749, a pour cause l’accès du Cours-la-Reine, considéré comme voie publique. C’est un sujet de discussions qui est maintes fois revenu au cours des siècles. La ville soutenait alors qu’avant tout le Cours-la-Reine était une promenade publique et il faut voir en quels termes fleuris ses avocats le prouvaient ! Le Cours-la-Reine, solitaire, propice à la méditation, dans un mémoire du 16 juillet 1763, était comparé aux jardins d’Adonis, d’Alcinoüs, de Tantale, des Hespérides, et à son propos on invoquait Cyrus, les Romains, Tarquin et Caton, voire Diodlétien plantant les laitues de Salone. (Arch. Municipale » . Tiroir 57.)
Pour résoudre cette question embarrassante. .. On nomma en 1752 un fonctionnaire nouveau. Ce fut le gardien et contrôleur du Cours-la-Reine. Jean Grognet père et fils, chargés d’appliquer un nouveau règlement de police. Le gardien principal fut chargé d’ouvrir les barrières aux charrois ; d’interdire le Cours-la-Reine aux voitures et aux carrosses, quand il pleuvait, parce que les pieds des chevaux nuisaient aux gazons, sous peine de 50 livres d’amende ; de faire observer aux banneliers les heures ouvertes pour les {(heurts » , provenant du Cours-Dauphin ; la défense de dresser des chevaux attelés à des phaétons et voitures légères sur la partie nouvellement établie, qu’en 1749 on appelait la terrasse. Il devait empêcher les animaux, bœufs ou vaches, de vaguer sous les ombrages du Çours-la-Reine, surveiller les bancs et les sièges, dont un sieur Romain Le Carpentier était adjudicataire depuis 1710. Enfin, on retrouve que Grognet devait surveiller les dégâts faits aux arbres. Pierre Le Cacheur et sa femme sont ainsi condamnés à 30 livres d’amende et 50 livres de dommages pour cinq arbres qu’ils ont enlevés. Deux gamins, Nicolas Ruelle et Jacques Pèlerin, « écoliers » , sont à leur tour condamnés à 50 livres d’amende et 30 livres 10 sous de dépens, pour avoir, en 1712, endommagé les arbres du Cours-la-Reine. Et leurs parents sont rendus responsables de leurs méfaits. Peu à peu, le Cours-la-Reine s’est développé et il forme alors, vers le milieu du XVIIIe siècle, une promenade superbe.
Mais les mauvais jours survinrent bientôt pour le Cours-la-Reine. En 1784, en effet, il se produisit à Rouen une absolue disette de bois de chauffage. La Ville avait bien une réserve de bois repostés à Martot et à Pont-de-l*Arche, mais la Seine étant encombrée par les glaces on ne pouvait former des « trains de bois » , descendant sur le fleuve, ni user de transports par terre, le chemin de Pitres étant en mauvais état. Que faire ? Sur l’avis du duc d’Harcourt, gouverneur de Normandie, les Echevins furent invités à abattre les arbres du Cours-la-Reine. Conseillé, le ministre de Vergennes en avait parlé à Louis XVI qui pensait que « le sacrifice des arbres du Grand-Cours pourrait suffire aux besoins les plus urgents » .
Les Echevins ne prirent pas sans peine la résolution de détruire le Cours-la-Reine.
Enfin, un arrêt du Parlement du 18 février 1784 décida, non sans peine, les Echevins à la disparition du Cours-la-Reine.
Des réserves furent faites pour les Boulangers de Rouen, le tout sous la surveillance du sieur Gruchet, maître particulier des Eaux-et-Forets, qui organisa aussi l’enlèvement des bois par les rouliers. Le nombre des arbres du Cours-la-Reine — beaucoup plus long à cette époque que maintenant — était d’environ 1.200 ormes, dont 100 très petits nouvellement plantés. Deux cents arbres environ, à cette date, étaient aussi à remplacer (Arch. Municipales. Procès-verbaux 21 février 1784.)
Lors de ce sacrifice de leur belle promenade, les Echevins, accablés déjà par toutes les dépenses qu’avait entraîné la rigueur de l’hiver : enlèvement des neiges, réparations du pont-de-bateaux et des canalisations des fontaines, rompues par la gelée, avaient prévu cependant, le rétablissement total, la replantation et l'élargissement d’une des plus belles promenades faisant l’ornement de la ville. Dès 1786, ils se mirent à cette tâche et la conduisirent à bien. Sur le rapport de l’intendant de Crosne, le ministre Gravier de Vergennes, qui était intervenu pour la disparition du Cours-la-Reine, obtint des lettres-patentes de Louis XVI, datées de Versailles, le 3 mars 1786, en faveur de la restauration du Cours. « Le Cours-la-Reine, disait le Roi, forme par son étendue et sa situation sur la rive de la Seine, une des plus belles et des plus agréables promenades du Royaume. » Lors de ces travaux de réfection de 1787, le Cours-la-Reine fut élargi vers le côté sud longeant les prairies. On acquit alors 150 toises, appartenant au Séminaire de Lisieux, qui avait été uni au Prieuré de Grandmont et aux Jésuites en novembre 1769 et deux autres prairies de 71 toises et de 41 toises de long, couvertes par quelques hangars et bâtiments, appartenant à deux de leurs locataires amphithéotiques13.1. L’un était un sieur Pierre Pilastre, dont les aïeux étaient capitaines et charpentiers de navires et l’autre, un nommé Bausard, cabaretier, qui avait installé dans son petit verger un bureau pour les charbons. Sur une expertise des architectes Delalande et Gilbert, la Ville expropria ces locataires, moyennant 1.919 livres à Bausard et 3.928 livres à Pilastre. Somme toute, cet élargissement en longueur, situé environ à hauteur de la gare du chemin de fer actuelle est résumé dans cette note comparative d’un des dossiers que nous avons consultés.
Toute la chaussée fut remblayée avec les terres du nouveau fossé, large de 9 pieds et profond de 6 pieds. Ces travaux furent exécutés par Etienne Gauterel, moyennant 50 sols par toise-cube. Quant aux arbres, ils furent replantés partout à 20 pieds de distance, en ormes et en jeunes peupliers, qui, plus tard, furent abattus pour favoriser l’accroissement des autres arbres. Le Cours-la-Reine fut définitivement achevé en 1807, par des remblais nouveaux. On voulut en 1844, avant l’installation de la ligne du chemin de fer de Paris, le poursuivre plus loin, à travers les prairies de Sotteville, mais le projet fut abandonné. A cette époque, pour faciliter la construction et l’accès de la gare Saint-Sever, toute une partie des arbres fut abattue et la grille d’entrée en 1845 fut reculée à l’endroit où elle est aujourd’hui. Au surplus, cette grille n’est que l’ancienne grille, qui entourait autrefois l’ancienne Bourse. C’est en 1850 que furent aussi reconstruits les deux pavillons d’entrée.
Pendant toutes ces années que d'événements ne se déroulèrent pas sous les ombrages verdoyants du Cours-la-Reine ! Le jour de l’Ascension, après la cérémonie de la Fierté ou Châsse de SaintyRomain, tout le beau monde rouennais faisait son entrée en carrosse, au Grand-Cours. C'était comme l’inauguration annuelle de cette promenade, de ce Longchamp, où le nombre et la beauté des équipages attiraient toute la ville. Ce jour-là, dit un pamphlet en vers fort amusant, Rouen-ridicule, « telle s’y fait tirer par des chevaux dans un carrosse qui ne sort de la remise que ce jour-là. »
Et il se plaint fort des fossés du Cours, de leurs mauvaises odeurs. « Que de pierres et que d’ordures ! » Le 14 juillet 1794, on célébra au Grand Cours, devenu le Cours-Egalité, au rond-point, la fête de la Bastille. On avait disposé alors là une sorte de forteresse, que les combattants prirent d’assaut et qui fit apparaître une statue colossale de la Liberté. Le 15 août 1813, on y fêta pour la dernière fois, la fête de l’Empereur Napoléon ! Depuis que de revues (militaires, que de régates, que de fêtes populaires n’eurent pas lieu sous ces beaux arbres !
En juillet 1843, la fanfare du 1er légery donnait des sérénades dans des barques illuminées, innovation qui fut reprise par le Canot-Concert, naviguant sur la Seine, tout illuminé. Sous l’Empire et dans les premières années de la République, on y installa les Concours régionaux agricoles, notamment celui de 1868 où l’Empereur Napoléon III prit la parole. .. Continuellement sifflé par les sifflets malveillants des locomotives voisines. Puis, ce furent des courses de bicyclettes, des courses à pied, les concours hippiques, les concours de chiens de police, les expositions canines, les grandes fêtes de nuit organisées par Kervella de Nantes, les ascensions de ballons sphériques, dont une par Tissandier fut très mouvementée, des fêtes de gymnastique et aussi en 1893 ces belles fêtes du Lendit rouennais, qui réunissaient plus de 400 élèves des lycées et collèges de Normandie et des Flandres.
Quand le dernier arbre du Cours-la-Reine sera tombé, on regrettera maintes fois la disparition de cette promenade un peu fraîche, mais qui, aux beaux jours d'été, rendait encore tant de services à la population, privée de lieux de divertissement commodes et à proximité. On regrettera ce que les braves Echevins de 1784 avaient dénommé le Sacrifice du Cours-la-Reine !
(15 Septembre 1822)
Le 15 septembre 1822, la flèche de la Cathédrale de Rouen fut la proie d’un épouvantable incendie. Elle s'écroula entièrement et sa chute détermina l’embrasement d’une partie des combles en charpente de la nef, du chœur et des transepts.
La flèche, qui disparaissait ainsi en quelques heures, était construite en bois et en plomb. Elle était l'œuvre d’un maître-charpentier, originaire de Darnétal, Robert Becquet, qui l’avait édifiée en 1548. Elle se composait de cinq étages superposés, composés sur les quatre faces d’arcades supportées par des colonnettes, et décorées d’armoiries et de sculptures dans le goût de la Renaissance. Au-dessus, mince et élégante, se dressait l'aiguille qui terminait ce bel ensemble architectural.
Bien des fois, elle avait été ébranlée par de furieux ouragans, menacée par des commencements d’incendie, attaquée dans sa charpente, consolidée en 1804, par les charpentiers Lascanne et Hébert, toujours elle avait résisté. D’un aspect gracieux, dorée et légère, telle qu’elle apparaît dans les lithographies de Bonington ou de Chapuy, elle couronnait superbement les portails et la façade de la métropole.
Dans la soirée du samedi 14 septembre 1822, malgré la fraîcheur de l’air, de nombreux éclairs avaient sillonné l’horizon et pendant toute la nuit, menaces d’un orage lointain, on avait entendu de sourds roulements de tonnerre. Tout à coup, le dimanche 15 septembre, à 5 heures du matin, on aperçut une lueur extraordinaire, et on entendit une formidable détonation.
Un coup de foudre venait d'éclater, un long éclair zigzagua, projetant une clarté étonnante, frappant la pointe de la pyramide de Robert Becquet, ce qu’on appelait l'aiguille. Semblant ensuite entourer les étages de colonnades superposées qui soutenaient l’aiguille, la foudre se perdit dans la base de la tour centrale.
À l’intérieur, le service paroissial commençait. Rien ne faisait prévoir une catastrophe. Au bout de cinq minutes, un homme entra brusquement, s'écriant que le feu est dans le clocher. On ne voulut point le croire. Il passait pour être un peu dérangé du cerveau. Cependant le bruit promptement se répand que le fait est vrai. Les messes de matines sont interrompues et bientôt l’alarme est générale. ..
Dehors, sur le parvis, l’incendie qui vient d'éclater à la base de la flèche apparaît peu ; à peine la lueur tremblotante d’une lanterne, un simple point rouge. Mais des ouvertures des arcades en plomb, des trous de la tour centrale, s'échappent tout à coup des vols énormes de choucas et de corneilles des clochers qui croassent lugubrement. Tout le clocher de la Cathédrale était, du reste, envahi par les nids et les aires d’oiseaux rapaces, buses et émouchets ou oiseaux de nuit, hiboux et chouettes. En tombant, la foudre avait dû enflammer ces amas de brindilles de bois, de pailles, de brins de laines, entassés dans les charpentes et dans les combles et si facilement combustibles.
Bientôt l’incendie augmentait et les flammes apparaissaient pourpres et crépitantes sur le fond gris d’un ciel brumeux. Un vent frais de nord-est s'était élevé et assez violent en hauteur, activait le foyer concentré au sommet de la tour centrale en pierre, à la base de la flèche de Robert Becquet. L’alarme répandue avait fait accourir de tous les points la population dans les rues étroites qui s’enchevêtrent autour de la Cathédrale. Bon nombre d’habitants étaient même grimpés sur les toits, sur les oriols14.1 de la rue Grand-Pont, de la rue de l'Épicerie et de la rue Potard. Non seulement ils contemplaient avec horreur ce spectacle terrifiant, mais ils surveillaient aussi la chute des charbons embrasés, qui auraient pu communiquer l’incendie à tous ces vieux logis dont les toits se pressaient autour de la Cathédrale. Des observateurs avaient même été placés sur le sommet de la tour Saint-Romain et de la Tour de Beurre, d’où ils signalaient les endroits que le feu attaquait.
Bientôt les étages de la base de la flèche en bois et plomb ne formaient plus qu’un immense brasier incandescent, dont une petite aquarelle, demeurée à la Bibliothèque rend l’aspect, non sans intensité. Le feu se propageait alors dans tous les combles du chœur, sous les toits des deux bras du transept, du côté du portail de la Calende et du côté du portail des Libraires et il gagnait rapidement les trois premières travées du comble de la grande nef, véritable forêt de charpentes de fermes et de solives. Il n’y avait guère de moyens avec des longueurs de tuyaux insuffisantes d’attaquer un pareil brasier, activé par le vent. On ne pouvait faire passer les tuyaux par les escaliers étroits et en vis, encombrés par mille décombres, et il fallait les monter extérieurement en les attachant le long des murs des bas-côtés et en accédant par les galeries extérieures. À ce moment l’incendie présente un formidable spectacle. Avivées par l’air, les flammes se déploient avec fureur. Les cinq étages des colonnades s’enflamment découpant sur le fond rougeoyant leurs arcades de plomb, qui fondent dans le brasier et qui dégringolent en torrents de feu par les gargouilles, coulant ensuite dans les ruisseaux des rues. Combien de vieux Rouennais ont recueilli ainsi des morceaux de plomb fondu, souvenirs de la catastrophe du 15 septembre 1822 !
Dans une attente anxieuse, on attendait la chute de la flèche de Robert Becquet, que rien ne pouvait prévenir. À sept heures, toute la flèche se renversait dans sa longueur totale. Elle oscille, tout d’abord, sur sa base, reste penchée une ou deux secondes, sur l’angle sud-ouest de la plus haute colonnade de base et dans ce mouvement, le coq, la croix, des arêtiers, des empannons se détachent et tombent sur le croisillon du portail de la Calende. Toute la flèche, avec un bruit horrible, s’abat alors sur l’angle de la tour occidentale de la Calende, qui la rejette sur deux maisons voisines, heureusement évacuées, qu’elle perce de fond en comble.
C'étaient les maisons de la rue du Change qui bordaient alors le bas-côté sud de la Cathédrale, la maison Daoust, marchand-drapier et Basin, fabricants de bas : ces logis étaient en pierre, à un seul étage, et parmi les sculptures de leurs façades portaient les dates de 1600 et de 1620. Elles sont aujourd’hui disparues ; par contre, la maison faisant le coin arrondi de la rue du Change et de la place de la Calende, existe toujours ; elle était, elle aussi, occupée par le marchand-drapier Bachelet. Somme toute, la maison Daoust, qui se trouvait en face de la fenêtre de la troisième travée de la Cathédrale, en descendant vers l’Ouest, fut surtout atteinte de part en part. La masse qui s’abattit sur cette habitation n'était cependant formée que par la poutre ou poinçon supérieur de la flèche.
Entre 8 et 9 heures, il ne restait plus rien au-dessus de la tour de pierre, qu’un immense brasier où se consumaient les charpentes et où bouillonnaient entre les murailles les feuilles de plomb qui fondaient comme en une cuve gigantesque. Lors de l'écroulement de l’aiguille, une immense gerbe de flammes s'éleva droit, à une hauteur prodigieuse, à travers des colonnes de fumée qui montaient en spirales dans l’air, avec une sorte de ronflement mugissant très particulier, entrecoupé de crépitements sinistres. Les vapeurs rouges qui s’exhalaient du brasier, allaient droit, dans le ciel, comme une éruption, tandis que les colonnes de fumée, se divisant, inclinaient mœlleusement au sud-ouest. De quels reflets ne se coloraient-elles pas ? Tantôt elles apparaissaient vertes, tantôt pourpres, jaunes d’or et noires sur un ciel d’un gris plombé, dont l’obscurité augmentait l'éclat. Du haut de la côte de la Bouille, on apercevait ces hautes colonnes de fumées.
Pendant ce temps, à toutes les églises de Rouen et des environs, le tocsin sonnait, avertissant les populations des dangers que courait la vieille métropole normande. Au milieu des habitants accourus, se trouvaient toutes les autorités : le baron C. -A. De Vanssay, préfet de la Seine-Inférieure, ancien maître des requêtes au Conseil d'État ; le marquis de Martainville, maire de Rouen, qui avait quitté en hâte son hôtel de la rue du Moulinet ; ses adjoints, MM. Thiefiray de Rougement, Alphonse Lambert, Thézard et Beaudry. Le maréchal-de-camp de la 1re subdivision, baron de la Pointe, qui demeurait rue Saint-Éloi ; le vicomte de Champagny, colonel du 6e régiment de la garde royale ; le colonel de la 3e légion de gendarmerie, baron Christophe de la Mothe-Guéry, accoururent aussi sur le lieu de l’incendie, suivis des autres chefs civils et militaires, de la garde nationale et des sapeurs-pompiers. Dans la cour de l’Archevêché, menacée par l’incendie, Mgr de Bernis, après avoir fait célébrer la messe dominicale dans ses appartements, veillait au sauvetage des vases, des ornements sacrés, faisait enlever le grand tableau L'Adoration des Bergers, de Philippe de Champaigne, qui orne le retable de la chapelle de la Vierge et ordonnait de descendre le grand Christ de Clodion placé au sommet du Jubé, et qui, aujourd’hui, se dresse devant la chaire.
Toutes les pompes avaient été réunies, tout d’abord sur la place du Parvis de la Cathédrale, autour de la fontaine centrale, qui formait une sorte de massif hexagonal flanqué de consoles et couronné par un dôme surmonté par une boule. En temps ordinaire, les paysannes normandes vendaient là des fleurs, des feuillages, des arbustes, devant des éventaires portatifs abrités par des parapluies rouges. Au fond de la place, contre les portails, s'étaient accrochés de petits logis, collés entre les contreforts. Sur les autres côtés, on avait enlevé, pour faire place aux pompiers, les resserres d’arbres et de caisses à arbustes, les brouettes et les hottes, ainsi que les fleurs en pot et quelques petites loges en bois, où l’on acquittait les droits de place. Le parvis n'était pas vide, comme dans les petites gravures de Langlois, mais encombré, sur les côtés, au pied des grands réverbères où les lanternes étaient suspendues, par toute la population : bourgeois, gens de métiers, apprentis, ouvrières et grisettes. On se bousculait à droite devant le charcutier Béchet, devant le cabaretier Fievet, devant les boutiques des orfèvres Frileux, Damas-Bellemois et Grout, des horlogers Isabel et Destigny qui fut, entre parenthèses, l’instigateur de la statue de Pierre Corneille. À droite, vers la rue du Change, s’ouvrait la boutique de Thourelt, marchand d’oranges, et, à côté, près du Café de la Place, qui occupait le rez-de-chaussée du Bureau de Finances, on s’attroupait devant le baromètre de l’opticien Orthally, où tout bon Rouennais allait se renseigner chaque jour sur. .. Les variations météorologiques.
Toutes les pompes, sous les ordres du capitaine Herbet, assisté du lieutenant Dupré, avaient pris leurs postes, alimentées par la fontaine de la place, ou par les fontaines voisines, ainsi que par des prises faites directement sur le Robec, dans la rue Coquerel et des Barbiers, et pour lesquelles on avait organisé des chaînes de seaux. Un instant, habit bas, on vit le préfet de Vanssay, donnant l’exemple aux travailleurs. La célèbre Pompe de Miséricorde, la plus forte alors, était dans la rue des Bonnetiers. Deux autres, de fort calibre, rue du Change ; une, dans la Cour aux prêtres ; deux autres, dans la Cour d’Albane ; deux encore dans la Cour des Libraires. Toutes les petites pompes étaient aussi distribuées dans les rues adjacentes, pour éviter des incendies fortuits. Des détachements des pompiers de Darnétal et de Sotteville étaient accourus, ainsi que la pompe de M. Benjamin Pavie, teinturier à Saint-Hilaire, pompe alimentée par 300 pieds de tuyaux. De même était accourue la pompe de la manufacture Prevel. Avec les pompiers, les architectes Jouannin, architecte des Monuments civils ; Maillet du Boulay, architecte de la Ville, et son collègue Auvray ; les ingénieurs Maflet, ingénieur en chef ; Drapier, ingénieur des ponts de Rouen, dirigeaient l’extinction du terrible incendie, tandis que le service d’ordre était sous la direction de MM. De Marigny, Lemoine, Goubot, Lafeteur, commissaires de police.
À quatre heures de l’après-midi, on croyait s'être rendu entièrement maître du feu. Mais, à la nuit, sous un ciel lourd et épais, on aperçut encore quelques points en ignition et à dix heures du soir les flammes jaillirent encore au-dessus de la tour de pierre. Cependant, la nuit se passa sans événement et la voûte de la « lanterne » , où le feu s'était concentré, résista à l’embrasement et au poids des matériaux incendiés. Dans une semblable catastrophe, il n’y eut même pas d’accident de personne, sauf un, qui n’eut pas de suites fâcheuses. Un jeune Rouennais, André Pollet, voulant rejeter dans une des galeries des combles, une poutre enflammée qui gênait les travailleurs, fut entraîné par elle et tomba sanglant sur les terrasses des basses nefs. Transporté à l’Hospice voisin de la Madeleine, il se remit de cette rude commotion et sortit guéri, le 7 octobre suivant. Pendant quelques jours, de hautes colonnes de fumée, qu’on apercevait au loin, signalèrent encore le malheur qui venait de frapper la cité et les pompes ne furent retirées que le jeudi 19 septembre. ..
Quand on se vit en présence d’un désastre aussi immense, on songea immédiatement à la restauration et on se dit : « Il faut restaurer la Cathédrale et relever la flèche. » Tel fut le cri spontané de la population. Bien que le journal L’Ami de la Religion, de Genoude, semblât combattre tout projet de restauration, Mgr de Bernis publia un mandement et lança une souscription qui en très peu de jours atteint 256.503 francs. Bien plus, il alla solliciter lui-même la munificence royale de Louis XVIII. D’un autre côté, le préfet de Vaussay obtenait que le ministère de l’intérieur déléguât à Rouen, sans délai, l’architecte Alavoine, alors occupé aux travaux de restauration de la Cathédrale de Séez. C'était un homme de science et de valeur, l’auteur du Théâtre des Variétés, de l'École de Médecine, de la Fontaine de l'Éléphant, dont notre concitoyen Pierre Chirol a vanté avec raison le talent hardi. Il arriva à Rouen le 28 septembre et s’installa rue des Bonnetiers, 43, approuva le blindage établi au-dessus du Jubé par l’architecte Jouannin, pour préserver cette œuvre d’art de l'écroulement possible des voûtes calcinées. Bientôt, il établit son rapport mentionnant les dégâts causés aux voûtes et aux combles de la nef et du chœur, mis à découvert et exposant l'église aux intempéries de l’hiver. Il insista sur l'état du dernier étage XVIe siècle de la tour centrale, qui avait servi pendant plusieurs jours de fourneau à la combustion des bois de la flèche, précipités entre ses quatre murs. Toutefois, après avoir fait des sondages dans ces murs calcinés, il conclut à leur solidité et à leur conservation possible.
Somme toute, il opinait pour faire en une seule fois, rapidement et immédiatement, tous les travaux nécessaires qu’il signalait en ces termes : désencombrement des toits ; établissement d’un blindage pour préserver le jubé ; clôture de la nef paroissiale intérieure ; enlèvement des plombs fondus, qui furent achetés par la maison Firmin-Didot, pour en faire des caractères d’imprimerie ; restauration des combles des bas-côtés, qui furent terminés en janvier 1823 ; établissement d’un plancher sur la tour centrale, qui fut placé dès le 15 octobre. Bientôt aussi on commença les travaux de réédification des charpentes définitives des toits. En attendant, Alavoine, fort ingénieusement, avait fait recouvrir les voûtes dénudées d’une couche d’argile, pour rendre leur surface imperméable. La charpente de la nef fut adjugée le 1er octobre 1822 au charpentier Gastel, et fut terminée au bout d’un mois ; celle des deux transepts, adjugée au charpentier Liépard, devait être terminée au bout de trois mois, ainsi que celle du chœur. La plomberie des trois travées de la nef fut commencée le 10 janvier 1823 ; par contre, on exigea plus de temps pour la couverture du chœur. À l’ardoise et à la plomberie employées dans les autres parties de la nef, Alavoine substitua une couverture par tables de cuivre indépendantes, comme celles qu’on venait d’employer pour la couverture de la Bourse, à Paris. C’est donc de l’année 1822 que date cette couverture qui, verdegrisée par l’action des pluies, donne un ton si bizarre à ce chevet de la Cathédrale de Rouen. Il apparut tout d’abord jaune et rutilant, à la fin de juin 1824. Il en avait coûté : 48.196 fr. Pendant tous ces travaux, menés avec une rapidité active, dont on semble avoir aujourd’hui perdu le secret, le culte fut transféré, provisoirement dès le 17 septembre 1822, dans l'église Saint-Ouen, où la messe du Chapitre était dite tous les jours, à 9 heures. Enfin, dès le 31 mai 1823, l’architecte Alavoine présentait deux projets de nouvelle flèche métallique, l’une dans le style de la Renaissance, l’autre dans le style gothique. On sait que ce dernier fut adopté et que son achèvement, interrompu longtemps par l’opposition de Viollet-le-Duc, ne devint définitif qu'à la fin du XIXe siècle. Encore est-il que le projet d’Alavoine n’est pas encore complètement terminé.
En terminant ces quelques notes, qui ne sont qu’un résumé, complété par quelques détails peu connus, de l’excellente Notice sur l’incendie de la Cathédrale de Rouen, publiée dès 1823 par l’illustre archéologue-illustrateur Hyacinthe Langlois, ne croyez-vous pas qu’il conviendrait, par une cérémonie religieuse, de commémorer le souvenir de ce triste événement, qui devait changer l’aspect monumental de la grande métropole rouennaise ? On pourrait peut-être y joindre une petite exposition rouennaise de documents, de dessins et gravures concernant l’ancien clocher central de la Cathédrale à toutes les époques, entr’autres le dessin original de la flèche de Robert Becquet, possédé par la Galerie d’histoire locale, où figure aussi une petite toile montrant l’incendie du 15 septembre, vu des bords de la Seine, où il se reflète. Diverses vues lithographiques et même un bois populaire, pourraient également rappeler, mieux que cette chronique, ce grand événement de la vie rouennaise.
En hommage à notre excellent concitoyen le chimiste Georges-A. Le Roy, le Laboratoire municipal — qu’il avait si longtemps dirigé — a eu la bonne idée de publier un très curieux et amusant opuscule qu’il avait écrit sur Le Sucre de pomme de Rouen, autrefois et à présent, illustré de quelques planches intéressantes. Esprit curieux, original, très épris de lettres et des choses du passé, comme l’a constaté Léon Deffoux dans le Mercure de France, G. -A. Le Roy armait ces sujets amusants et populaires, touchant aux sciences, mais qui restent agréables et savoureux dans les détails.
Ses recherches sur le sucre de pommes rouennais, un sujet qui aurait aussi tenté la plume de notre vieil ami Raoul Aube, sont très piquantes, mélangeant l'érudition avec l’histoire anecdotique et l’analyse chimique. Le sucre de pommes, vieille réputation rouennaise, a des preuves de noblesse et peut les produire, tout comme le Nougat de Montélimar, les Dragées de Verdun, les Bêtises de Cambrai, les Confitures de Bar, les Mirabelles de Sedan, les Moyeux et Epines-Vinette de Dijon, le Cotignac d’Orléans, les Pâtes d’abricot de Clermont ou de Riom, toutes ces friandises, douceurs et sucreries, « spécialités » du terroir français, comme disent maintenant les « guides » qui en inventeraient au besoin.
La réputation du sucre de pommes de Rouen est pourtant fort ancienne et remonte presque au temps des entrées des rois et des souverains, auxquels les échevins rouennais offraient des « repas de confitures » et des sucreries, comme ces « chariots en sucre » qui tentaient si vivement la gourmandise de Louis XIII enfant, à son entrée à Rouen. La coutume de présenter des sucres de pommes aux souverains dura longtemps, puisqu’on voit l’impératrice Marie-Louise, lors de son séjour à Rouen en 1813, recevoir un assortiment de sucres de pommes, acheté chez Dubuc. La célébrité du sucre de pommes de Rouen est même rappelée par Gustave Flaubert, dans sa fameuse lettre au conseil municipal. À propos d’une pièce de son ami Louis Bouilhet, Le Charivari, écrit-il, « publia une caricature où « Hélène Peyron recevait les hommages des Rouennais lui apportant des sucres de pommes » .
C’est vraisemblablement l’abondance du sucre à Rouen, où s'étaient installées des raffineries soutenues par Colbert, qui furent pendant un moment au nombre de sept, que la confiserie prit vraisemblablement naissance dans notre ville.
Les Apothicaires vraisemblablement, furent tout d’abord les premiers préparateurs et fabricants du sucre de pommes, du vrai sucre de pommes, comme dit notre savant et regretté directeur du Laboratoire municipal. À eux revenait le droit, de par leurs statuts, de préparer tout « Suc, sucre, sirop de pommes » , la jolie friandise rouennaise, la gloire de Rouen. C’est ainsi nous apprend l’excellent G. -A. Le Roy, que dans la Pharmacopée universelle du célèbre pharmacien rouennais Nicolas Lémery, on trouve la formule et la préparation complète d’un excellent sirop de pommes, siropus de pommis simplex, qui est à base de ces bonnes reinettes de Caux servant encore à confectionner nos excellentes gelées de pommes. Nicolas Lémery reconnaît à son sirop toutes les qualités. « Il est, dit-il, « cordial, pectoral, lientérique, c’est-à-dire qu’il guérit la lientérie ou flux du ventre, et même propre contre la mélancolie » . À vrai dire, comme le fait remarquer avec raison G. -A. Le Roy, avec un tiers de sucre en plus et une coction plus poussée, on réaliserait un vrai « sucre de pomme » . Ailleurs, dans son ouvrage, Nicolas Lémery donne aussi la formule et la composition d’un électuaire de pommes, electuarium de pommis, qui, avec quelques adjonctions de condiments, comme le santal citrin, comme l’ambre, qui fut si à la mode pendant tout le XVIIe siècle, où on parfumait tout à l’ambre, représente à peu près la consistance du sucre de pommes classique.
Notre très érudit concitoyen le prouve du reste, par la thèse de pharmacie que soutint en 1817, à une époque ultérieure, un candidat pharmacien, Pierre Grégoire Mézaize, sous le titre de Synthèses pharmaceuticae et chimicae. Pierre Mézaize dont la pharmacie exista longtemps et presque jusqu'à nos jours, sur la place de la Pucelle, contre l’ancienne collégiale de Saint-Georges, et dont les impostes en ferronnerie portaient les signes hiéroglyphiques du Zodiaque, fut un savant très renommé qui s’occupa particulièrement de la chimie des pommes et du cidre.
Sa thèse montre, nous dit G. -A. Le Roy, qu’en 1817, on fabriquait encore du sucre de pommes, bien, qu’une scission légale soit depuis longtemps intervenue entre la corporation des Apothicaires et les Epiciers-Ciriers. La thèse présentée par Pierre-Grégoire Mézaize donne, en effet, et en excellent latin. .. De cuisine la préparation exacte du « sucre de pommes » .
En voici le texte tel que le reproduit G. -A. Le Roy :
Formule du « sucre de pommes » rouennais d’autrefois qui peut se traduire ainsi :
Dans cette recette du véritable « sucre de pommes de Rouen » , avec raison, G. -A. Le Roy, qui a approfondi cette petite opération, fait remarquer que les termes ad electuarii solidi consistentiam montrent bien que l'électuaire15.1 de pommes concentré, dont parle Nicolas Lémery, pourrait être considéré déjà comme un véritable « sucre de pommes » .
Historien minutieux, G. -A. Le Roy, qui s’attache à suivre l'évolution du sucre de pommes à travers les âges, estime que de l’officine des pharmaciens, des apothicaires et des épiciers, le bâton de sucre de pommes, tel que le décrivait Mézaize, était passé dans les ateliers des confiseurs et des officiers de bouche qui l’avaient débarrassé de tout principe médicamenteux. Il le prouve par une citation d’un autre écrivain culinaire bien connu, le sieur de la Varenne, dont Le Cuisinier françois fut si souvent réédité de 1653 à 1726. Il donne sous la dénomination de Cotignac, une formule qui ressemble étrangement à celle du Sucre de pomme rouennais. Voilà comment il rapporte cette préparation :
Jusqu’alors on s’en était tenu assez strictement aux règlements des Corporations qui assuraient la surveillance des compositions pharmaceutiques et la nature des ingrédients qui y entraient. Sous l’empire de ces règlements et de ces statuts corporatifs nul n’aurait osé ni pu modifier la fabrication à base de jus de pommes du fameux sucre de pommes. Mais avec une ère nouvelle de liberté, il ne devait plus en être ainsi. En réalité, le bâton de sucre de pommes rappelant par sa forme le sceptre monarchique et l’insigne du maréchalat, était une institution monarchique ! Le sucre de pommes, le vrai, l’unique, a été une victime de la Révolution française et de la liberté commerciale ! !!
Pas immédiatement ! Car il a survécu pendant quelque temps d’honnêtes fabricants et confiseurs rouennais qui ont encore fabriqué du sucre de pommes . .. Avec des pommes. Mais cela se passait en des temps très anciens, si on se reporte à un ouvrage cité par notre regretté ami et qui s’intitule Le Confiseur moderne ou l’Art du confiseur, par J. -J. Machet, confiseur-distillateur. Paris Marodan, éditeur, an XI (1803) . Là encore on trouve mention de pommes dans la confection du sucre de pommes. Voilà certainement la vraie formule classique et. .. Honnête du sucre de pommes, avant les tripatouillages plus modernes.
C’est la dernière formule du véritable sucre de pommes fait avec des pommes normandes, formule qui fut, en réalité, appliquée jusque vers 1830. Mais, à cette époque, écrit G. -A. Le Roy, les difficultés de préparation du sucre de pommes amenèrent peu à peu à abandonner partiellement, puis totalement l’emploi du jus de pommes. Et G. -A. Le Roy cite ses auteurs. Voici le Confiseur national et universel, par Wirth, ancien confiseur (Paris, Baudouin, 1836) , à l’article sucre de pommes :
Barbier-Duval, dans son Art du confiseur moderne, dit la même chose.
Et le Manuel du Confiseur liquoriste par L. Arnou, publié à Paris chez J. -B. Ballière en 1905, conclut absolument à la disparition définitive du sucre de pommes.
Comme on le voit, il n’existe réellement pas de sucre de pommes et notre ami Le Roy, qui aimait bien les expressions rares, dit que le sucre de pommes était apomique, avec l'alpha privatif n’est-ce pas ? Parfois, ajoute-t-il avec la prudence habile qu’il dissimulait sous sa faconde habituelle, quelques fabricants ajoutent une très minime proportion de jus de pommes, mais en quantités bien inférieures à celle du vrai sucre de pommes d’antan. C’est sans doute pour s’abriter derrière le vieux dicton bien connu :
Au fond, le sucre de pommes était comme le sucre d’orge des écoliers qui n’a jamais existé, où l’orge ne joue aucun rôle de près ou de loin. Pommet, marchand, épicier et droguiste, qui a écrit en 1685 une amusante Histoire générale des drogues simples et composées, ne parle pas du sucre de pommes, mais il parle du sucre d’orge.
Est-ce à cause des difficultés de ce tour de main qu’il a décoré ces pauvres sucres d’orge, des noms grecs d'Alphœnix ou d'Epenides ?
On prétend qu’on lui a donné le nom de sucre d’orge, non pas par ce qu’il y a de l’orge, mais parce qu’il est d’une couleur jaune comme l’orge. (Histoire générale des drogues simples et composées, par Pommet, T. I. , p. 107.)
G. -A. Le Roy n’aurait pas été chimiste et directeur du Laboratoire municipal s’il n’avait pas voulu se rendre par lui-même compte des procédés de fabrication des sucres de pommes actuels, depuis les plus volumineux jusqu’aux minuscules paquets de cartouches rouennaises, inventées sous le Second Empire, à l’imitation des cartouches du fusil Chassepot, et qui eurent tant de vogue auprès des enfants.
Tout d’abord, il se préoccupe de se procurer un certain nombre de spécimens en les achetant lui-même et, dit-il, « incognito » chez les confiseurs. L' « incognito » de G. -A. Le Roy, que toute la ville de Rouen connaissait, me paraît plus difficile à avaler que le sucre de pommes ! Toujours est-il qu’il a pu établir, avec précision, sur cinq exemplaires, allant de 60 grammes à 135 grammes, les différentes analyses de chaque sucre de pommes, comportant : leur poids, leur prix, leur aspect, leur arôme, leur densité à 15 degrés, leur degré réfractométrique, leur teneur en saccharose ; en sucre inverti (glucose-lévulose) ; en glucose en excès, en dextrine, en eau et indosés.
Bien plus, G. -A. Le Roy, qui ne connaissait point de difficultés, a procédé en son laboratoire à plusieurs séries d’essais de préparation du sucre de pommes, « vrai » , en suivant la recette latine de Mezaise et la formule très développée de Machet, indiquée plus haut. Transformé, pour quelques instants, en apothicaire méticuleux, G. -A. Le Roy a pu fabriquer des bâtons de sucre de pommes, vrai, qui ont résisté à l’opacification et aux déformations spontanées. Le sucre de pommes vrai est resté, quoiqu’on en ait dit, transparent et indemne.
Et il faut conclure que la comparaison est tout à l’avantage du sucre de pommes vrai. Au temps jadis des Corporations, alors que triomphait la gelée de pommes que Cideville envoyait tous les ans depuis 1742 au vieux Fontenelle, on aurait certainement inventé une fonction de Goûteur-Suceur — Dégustateur du sucre de pommes ! Aujourd’hui, le chef de laboratoire et dénonciateur des fraudes qu'était Georges-A. Le Roy conclut qu’il est très difficile de différencier chimiquement les sucres de pommes vrais d’avec les sucres de pommes factices, même aidé par la dégustation.
Que de choses dans un simple bâton de sucre de pommes !
Au cours de sa vie de travail, Balzac a trouvé le moyen, surtout pour les romans de la série des Scènes de province, de séjourner dans toutes les régions de France, dans l’Angoumois, la Touraine, le Berry, la Bretagne, surtout à Guérande, le Limousin, l’Auvergne, la Savoie, le Dauphiné. Et nous ne comptons pas l’Allemagne et la Pologne. Pour situer ses romans, il aimait, comme le fit plus tard Flaubert, à rechercher les villes, les coins où il ferait se dérouler les mille intrigues de ses prodigieux romans. Ce n’est point cependant dans ce but que, vers 1822, il fit un assez long séjour en Normandie, au début de sa carrière littéraire, tout jeune encore, voyage où il recueillit toute une moisson d’observations dont il se servit plus tard.
Il y vint pour voir sa sœur Laure Balzac, cette charmante jeune femme qui fut toujours aimante, dévouée et fidèle à sa mémoire, quand, devenue Mme Surville, elle publia sur le grand romancier une admirable biographie. Elle s'était mariée à Villeparisis, où la famille de Balzac résida longtemps, à un jeune ingénieur qui dirigeait alors les travaux du canal de l’Ourcq. Or, ce jeune homme charmant, pour lequel Balzac professa toute sa vie une vive et profonde affection, était un Rouennais, et un pur Rouennais. Il avait pris le nom de Surville, mais, en réalité, s’appelait Eugène-Auguste-Georges-Louis Midy de la Grenneraye ou de la Grainerais. Il était né à Rouen, le 5 juin 1790, sur la paroisse Saint-Pierre-l’Honoré, église aujourd’hui disparue. Ces Midy étaient une famille très honorable de haute bourgeoisie rouennaise : échevins, maires, capitaines de la garde bourgeoise, procureurs, syndics ou prieurs de la juridiction consulaire. Ils se distinguaient entre eux par des noms de terre : Midy d’Andé, Midy de Lieubray, Midy du Boscregnoult, Midy du Perreux — une petite terre qui se trouvait près de Boisguillaume — et enfin Midy de la Grainerais. Un de ces Midy de la Grainerais fut, au XVIIIe siècle, conseiller et échevin de la Ville de Rouen et habitait la rue Herbière. Le beau-frère de Balzac était donc d’une plus sûre noblesse que la sienne et portait : d'azur à un chevron d’or, avec deux étoiles d’or en chef et un croissant d’argent en pointe, traversé d’une palme également d’or.
Persécutés, poursuivis, emprisonnés pendant la Révolution, les Midy ne revendiquaient point leurs titres. C’est pourquoi Louis Midy de la Grainerais, qui allait épouser la charmante Laure Balzac, changea son nom compromettant contre celui plus démocratique de sa mère, Catherine Allain dit Surville, qui devait mourir à l'âge de 86 ans. Ce nom de Surville porté par le beau-frère de Balzac, Midy de la Grainerais l’avait pris tout jeune, quand il figurait sur la liste de l’Ecole des Ponts-et-Chaussées. Il y remporta, sous la direction de Prony, le premier prix, avec un projet de bâtiment pouvant couvrir 40 vaisseaux, et avec un projet de canal. C’est, du reste, ce qui l’avait entraîné à s’occuper du canal de l’Ourcq. Pendant que toute la famille Balzac, son père, ancien officier d’administration, d’une originalité si puissante, sa femme, très jolie, très fine, si on en croit un portrait de la collection P. Carrière-Belleuse, un peu frivole et légère, ses deux filles Laurence et Laure vivaient dans la maison qu’un de leurs cousins Antoine Sallembier avait acquise dans ce petit village de Villeparisis, en Seine-et-Marne, à vingt-trois kilomètres de Paris, Honoré de Balzac, dans une mansarde de la rue Lesdiguières, n° 9, près de l’Arsenal, avec une maigre pension assurée par sa famille, travaillait ardemment depuis deux ans, nourrissant de hautes ambitions littéraires qu’il ne pouvait réprimer. Il rêvait d'écrire des poèmes : un Saint-Louis, un Livre de Job, dont il écrivait, non sans ratures, une vingtaine de vers, un Robert de Normandie, resté inachevé. Balzac méditait aussi le plan d’une tragédie de Sylla, d’un roman Coq sigrue, d’un roman antique Stella et d’une sorte d’opéra-comique sur Le Corsaire de Lord Byron. Mais la grande œuvre de Balzac, c'était une tragédie sur Cromwell qu’au printemps de 1820 il alla lire à un vieux gentilhomme ami de sa famille, M. Villiers de la Faye, alors maire de l’Isle-Adam. Il a décrit, du reste, le voyage en ce joli coin de l’Ile-de-France dans Un début dans la vie et dans un des « meilleurs romans de sa jeunesse Wann-Chlore. Entre temps, le « mariage du jeune ingénieur Surville, âgé de 29 ans, et de la bonne Laure Balzac, avait été célébré le 17 mai 1920, à Paris. Ce fut même Surville qui proposa de faire juger le fameux Cromwell, en vers, de Balzac, par Andrieûx, son ancien professeur de belles-lettres à l’Ecole polytechnique. On sait que ce fut un échec complet pour Balzac : Andrieûx avait même déclaré qu’il devait quoi que ce soit, excepté de la littérature.
Après son mariage, Surville avait été nommé, en Normandie, ingénieur à Bayeux, et s'était installé dans la vieille ville épiscopale. Toute la famille Balzac songeait à aller rendre visite au jeune couple et tout d’abord, Mme Balzac mère, toujours jeune et brillante. Balzac, dans une lettre à sa sœur Laure, qui l’a reproduite dans son ouvrage Balzac, sa vie, ses œuvres, se moquait un peu des préoccupations mondaines de sa maman.
Mme Balzac mère se rendit-elle à Bayeux ? Il serait assez difficile de le préciser. Mais Balzac, qui venait de publier chez Hubert un de ses premiers et plus mauvais romans historiques, L’Héritière de Birague et attendait la parution d’un autre, Clotilde de Lusignan, prit rapidement la résolution d’aller voir sa sœur et son beau-frère, dans la petite ville du Bessin, où ils étaient installés. Une diligence à destination de Caen partait, tous les jours, à 8 heures du matin, de l'Hôtel des Messageries royales, 72, rue Notre-Dame-des-Victoires ; la durée du voyage était de un jour et demi. A Caen, on prenait la diligence de Cherbourg, qui partait tous les jours en été et tous les deux jours en hiver. Balzac était un peu fatigué, aigri, et s'était un peu querellé avec sa mère au moment de la séparation. Quand il prit place dans la diligence, il ne fut pas cependant, à en croire une lettre de Mme Balzac à Laure Surville, sans regarder une jeune et élégante voyageuse, avec laquelle il lia immédiatement conversation. Le domestique de la famille Balzac qui avait accompagné Honoré de Balzac, rapporta la scène à Mme Balzac, qui s’en montra furieuse.
A Bayeux, Balzac observa avec une très grande attention les mœurs et la société de la petite ville normande. Il était, du reste, déjà fixé sur les types, les figures ridicules de Bayeux, par les lettres que Laurence Surville, d’une plume satirique, écrivait à sa mère. Plus tard, dans Le Cabinet des Antiques, notamment, Balzac utilisa un peu les remarques faites « dans une des moins importantes sous-préfectures de France, mais dont le nom, dit-il, devait être caché ici » . Le vieux marquis d’Escrignon, émigré rentré en France ; les douairières, « celles-ci raides, celles-là inclinées, toutes encaparaçonnées d’habits plus ou moins fantasques en opposition avec la mode » ; le président du tribunal Ronceret, le brave notaire Chesnel sont des types certainement entrevus à l’ombre de la vieille cathédrale bayeusaine. Balzac, pendant son long séjour, put étudier cette ancienne société si dépaysée à son retour en France. Il fit ce que devait faire plus tard Barbey d’Aurevilly pour la petite ville de Valognes, voisine de Bayeux. Certainement aussi, dans La Vieille fille, qui est dédiée « comme un témoignage de l’affection de son beau-frère, à Eugène-Auguste-Georges-Louis Midy de la Greneraye-Surville, ingénieur du corps royal des Ponts-et-Chaussées » , revivent aussi de nombreux souvenirs de ce séjour en Normandie, et particulièrement à Alençon. Balzac trouva là le type de ce vieux beau pimpant, minutieusement soigné, « exhalant malgré tout un parfum de jeunesse, qu’il appelle le chevalier de Valois » , homme aimable, de bonne compagnie, joueur et conteur recherché dans toutes les bonnes maisons d’Alençon. Dans une de ses lettres, Laure Surville nomme tous les membres de la société de Bayeux, avec laquelle Midy de la Grainerais était en relations et parmi eux figure un M. De Valois. Balzac, du reste, connaissait bien Alençon et il en a donné une description assez minutieuse, « parcourant la rue du Cours, la rue de la Porte de Suez, la rue du Bercail jusqu'à la rue du Cygne, où le vieux libéral du Bousquier avait acheté une petite maison de province, bâtie en chausins gris qui sont comme les mœllons du granit normand » . Il faut lire aussi dans ce roman des Scènes de la vie de province, la description si minutieuse du vieil hôtel de la Vieille fille, Mme Cormon, « dans la rue du Val-Noble, ainsi appelée à cause du pli que fait dans le terrain la Brillante, petit cours d’eau qui traverse Alençon » . La cour, la cuisine, les jardins avec leurs allées de tilleuls, « l’intérieur, le grand salon et ses rideaux en damas vert, sa cheminée ornée de vases de Sèvres, où parfois des jeunes filles faisaient pour se distraire du point d’Alençon » , ont été observées de très près. Tout cela a été certainement vu, noté de visu par Balzac, lors de son voyage de 1822.
C’est de ce séjour à Alençon, évidemment, que date aussi cette description de la petite rivière La Brillante,
Vers 1823, Balzac revint à Alençon, nous apprend L. -J. Arrigon dans un excellent livre qu’il a publié sur Les Débuts littéraires d’Honoré de Balzac, auquel nous avons emprunté de nombreux détails16.1. Avec plusieurs amis bailleurs de fonds, avec le libraire Urbain Canel, il avait monté une association, pour publier un Lafontaine et un Molière, illustrés par un jeune peintre alors inconnu, Achille Deveria. Balzac eut alors l’idée de faire graver ces illustrations par un libraire graveur qu’il avait rencontré à Alençon : Pierre-François Godard, demeurant dans le pittoresque quartier de la rue des Sieurs, et dont l’œuvre se composait de 8.000 pièces environ : figures pour Les fables d’Esope, animaux pour les planches du Cours d’accouchement de Chaussier. Pour s’entendre avec le bonhomme et son fils, Balzac se rendit encore à Alençon. Il descendit vraisemblablement, nous dit G. De Contades, dans son Balzac alençonnais, à l’Hôtel du Maure, une auberge dont il a gardé le souvenir. Plus tard, dans Les Chouans, il plaça à Alençon plusieurs scènes puissantes à l’Hôtel du Maure, transformé en Hôtel des Trois Maures, où il réunit Mlle de Verneuil, le commandant Hulot, le marquis de Montauran, Mlle du Gua et Corentin. Godard fut-il inférieur à sa tâche ? Toujours est-il que I fut un four noir. M. De la Sicotière qui a écrit une notice sur Godard dans l'Annuaire Normand (1839) , n’a point mentionné cette édition de Lafontaine.
A Bayeux encore, il dut trouver le sujet de La Femme abandonnée, qu’il ne publia qu’en 1832, en dédiant ce roman à la duchesse d’Abrantès, qui avait succédé dans son affection à la maternelle Mme de Bemy. L’héroïne de l’aventure, Mme de H. .., qu’il devait mettre en scène sous le nom de Mme de Beauséant, aurait vécu au château de Courseulles, devenu Courcelles dans la nouvelle, situé à une vingtaine de kilomètres de Bayeux, au bord de la Manche. Celui qui l’avait délaissée s’appelait le marquis de M. .., pair de France, depuis 1815. Dans son ouvrage sur H. De Balzac, publié en 1850, G. Denoireterre affirme le même fait. Il est bien certain, du reste, qu’au début de La Femme abandonnée, Balzac a fait une allusion très claire à ce séjour en Normandie.
Balzac, pendant ce séjour à Bayeux, habitait chez les Surville, dont la maison était alors rue Teinture, une rue qui se trouve vers le nord de la ville, près de la rivière d’Aure, et va rejoindre la rue de la Cavée.
En dehors des observations de la vie provinciale à laquelle il se mêlait, Balzac, dans sa fougue de travail, a esquissé à Bayeux plusieurs romans et plusieurs études. Pendant cet été passé à Bayeux, il a dû écrire en partie Le Centenaire ou les deux Béringheld 16.2, un roman bizarre où on voyait un vieillard prolongeant ses jours en dérobant le fluide vital des victimes qu’il égorge. Un moment, il avait rêvé d’associer les Surville à la confection de ses romans, mais les Surville, quoiqu’ayant difficile à vivre, refusèrent ce contrat. Il s’agissait aussi d'écrire le Vicaire des Ardennes, œuvre étrange et quelque peu légère où se mêlent et se superposent deux intrigues, où l’on voit la marquise de Rosan s'éprendre du jeune vicaire des Ardennes, qui n’est autre que son fils, enfant né de ses relations avec un évêque, Mgr de Saint-André. Est-il besoin de dire que le Vicaire des Ardennes fut interdit et censuré ? Ce qui n’empêcha pas Balzac d'écrire, en 1824, une suite à ce roman, Annette, ou le Criminel, se passant à Valence, et où il avait replacé quelques-uns des originaux observés à Bayeux.
Balzac, pendant qu’il écrivait ces étranges romans, qu’il roulait mille projets : Le Traversin ou Mémoires secrets du Mariage, La Fiancée de la Mort, Le Bâtard, Les Gondoliers de Venise, qu’il élaborait un drame, Le Nègre, pour la Gaîté, prolongeait, au delà du laps de temps prévu, son séjour à Bayeux. Entre temps, il faisait un court voyage à Cherbourg, où on travaillait au port militaire sous la direction du célèbre ingénieur Cachin, qui avait épousé une Rouennaise, puis il revenait à Bayeux. Ne se préoccupant pas de l’insuccès de Clotilde de Lusignan, gourmande très vivement par sa mère à cause de son indifférence, il ne se décida à partir que vers le 9 ou 10 août 1822, pour rejoindre sa famille un peu froissée. A quelle époque vint-il au Havre ? Toujours est-il que le développement de la ville vers Ingouville, Sainte-Adresse, remplit toutes les premières pages de Modeste Mignon, publiée en 1844. En 1823, il allait faire un long séjour au Château de Sache, en Touraine, appartenant à M. De Savary, ancien colonel de cavalerie. Balzac n’avait plus grand prétexte à retourner en Normandie. Depuis 1825, les Surville étaient revenus à Versailles, d’abord 7, rue Adélaïde, puis rue Maurepas où ils vivaient côte à côte avec la famille Balzac. En 1828, le romancier s’en allait encore cependant à Alençon et, par diligence, se rendait à Fougères pour s’y informer des choses et des gens de la Chouannerie auprès du général de Pommereul, qui habitait une maison rue de la Douve16.3. La période de tâtonnements et de débuts de la vie littéraire de Balzac que Saint-Beuve a si finement analysée dans son célèbre article sur la Recherche de l’Absolu, allait se terminer. Tous ces ouvrages écrits ou rêvés à l’ombre des clochers normands devaient tomber dans l’oubli. Mais, avec Les Chouans, en 1829, accueillis par un très vif succès, Balzac allait révéler toute sa maîtrise et toute la puissance de son talent.
Notes du document
1.1 : Goutterot : Mur couronné par une gouttière, mur gouttereau
1.2 : Parsolée : (forme ancienne) signifie « couvrir/recouvrir de chaume ou de paille » ou plus généralement « garnir d’un toit de chaume ». Dans le contexte donné — « une étable ou écurie qui fut parsolée en 1397 » — cela veut dire que l’écurie/étable reçut une couverture en chaume (on lui posa un toit en matériaux végétaux).
1.3 : Peneaux : petits panneaux de verre pour deux fenêtres.
1.4 : Huchier : Celui qui fabrique des coffres ou d'autres ouvrages en bois comme armoires, bancs, portes, fenêtres..., menuisier"
2.1 : Huissets : petite porte, ou bien panneau mobile placé sur une ouverture.
6.1 : Loyale : qui est conforme aux règlements de qualité établis par les autorités d'un métier (Dictionnaire du Moyen Français)
7.1 : Forclore : enlever à quelqu'un la possibilité de faire un acte ou d'agir en justice après l'expiration d'un certain délai.
8.1 Aï : reflux en tourbillons de l'eau d'une rivière provoqué par la rencontre d'un obstacle.
Nom sous lequel les pêcheurs et les mariniers désignent un courant rétrograde au cours d'une rivière sur ses bords, et finissant par un tourbillon. C'est un endroit dangereux pour de petites embarcations). Orig. obsc. Peut-être de aïe*, interj.
9.1 : Fieffataire : désigne, dans le contexte de la féodalité, une personne qui détient un fief concédé par un seigneur en échange de services, notamment militaires, et de fidélité (foi et hommage). Ce mot est souvent considéré comme un synonyme de vassal ou feudataire.Le fieffataire jouissait de l'usufruit du fief (terre, seigneurie ou droits) mais restait redevable envers son suzerain. Ce système était au cœur de l'organisation sociale et politique du Moyen Âge en Europe.
10.1 : Vidrecome : grand verre à boire que l'on faisait circuler dans les festins, en Allemagne et en Flandre, et que chaque convive devait vider à son tour.
10.2 : Buffleteries : peau de buffle tannée; p. ext., tout ce qui dans l'équipement du soldat était confectionné dans de la peau de buffle ou de bœuf, en particulier les courroies pour porter les armes. P. ext. Tout ce qui sert de décoration à un habit militaire.
13.1 : Amphithéotiques : terme juridique ancien qui désigne des baux ou des contrats à moitié, ou à partage des fruits et revenus : le détenteur exploitait la terre ou les bâtiments et donnait une part de la récolte ou des revenus au propriétaire. Autrement dit, des locataires amphithéotiques étaient des fermiers/locataires liés par un contrat de partage (une forme de métayage ou de fermage partagé).
14.1 : Oriols : dans une habitation, un oriol est une partie qui surplombe la maison, sur la toiture
Les oriols servaient aux professions maritimes, qui pouvaient voir au loin leurs bateaux sur le fleuve.
15.1 : Électuaire : préparation pharmaceutique de consistance molle; composée de poudres et de substances diverses incorporées à du miel ou à un sirop.
16.1 : Détails : L.-J. Arrigon. « Les débuts littéraires d'Honoré de Balzac », d'après des documents nouveaux. Librairie académique Perrin et Cie.
16.2 : Béringheld : A. Bellessort. « Balzac et son oeuvre », 1924.
16.3 : Douve : De Pontavice de Heussey. a Balzac en Bretagne », 1885.
11 novembre 2025
Étiquettes: Histoire, Rouen, Normandie
Dubosc, Georges (1854-1927). Auteur du texte. Par-ci, par-là : études d'histoire et de moeurs normandes. Série 1 / Georges Dubosc. 1922-1933.
Editions Henri DEFONTAINE 1922
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France » ou « Source gallica.bnf.fr / BnF
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